Le nouveau président hérite d’une fédération divisée, d’une transformation commerciale inachevée et d’un problème qui n’apparaît guère dans les bilans : le ski de compétition a besoin de moyens, d’histoires et d’athlètes reconnaissables pour retrouver sa place.

En ski alpin, un centième de seconde peut faire la différence entre l’or et l’argent. À Belgrade, une seule voix a séparé deux visions de l’avenir des sports d’hiver.

Alexander Ospelt a été élu président de la Fédération internationale de ski et de snowboard le 11 juin 2026. Il a été élu président de la FIS avec 65 voix contre les 64 obtenues par Johan Eliasch. Une victoire tout à fait légitime, mais politiquement fragile. Ce résultat confère la présidence à Ospelt, mais peut difficilement être interprété comme un mandat incontestable.

« La FIS s’est scindée en deux »

Le dirigeant liechtensteinois l’a lui-même reconnu lors de sa première intervention. Sa priorité, a-t-il expliqué, sera de restaurer l’unité, d’écouter les fédérations nationales et de reconstruire une ambition commune. Ce n’est pas une simple formalité. C’est probablement la question la plus urgente à laquelle il devra s’attaquer.

Ospelt ne prend pas la tête d’une organisation figée, mais d’une fédération qui a profondément évolué depuis 2021. Il ne succède pas non plus à un président que l’on pourrait résumer uniquement à ses erreurs. Johan Eliasch a mis en œuvre des réformes qui semblaient impossibles pendant des années : centralisation des droits audiovisuels, développement de plateformes numériques, internalisation du marketing, intégration du Freeride World Tour de son PDG Nicolas Hale-Woods et une orientation commerciale bien plus ambitieuse.

Le problème ne résidait pas seulement dans ce qu’il a voulu faire. Le problème résidait dans la manière dont il s’y est pris, avec qui il l’a fait et dans quelle mesure il a réussi à faire en sorte que les fédérations, les athlètes et les autres acteurs du système se sentent partie prenante de cette transformation.

Le choix de Belgrade n’était donc pas un rejet du changement. C’était un avertissement quant à la manière de le mener à bien.

Cinq candidats, deux projets et une FIS divisée en deux

La campagne électorale avait débuté avec cinq candidats : Johan Eliasch, Alexander Ospelt, Anna Harboe Falkenberg, Victoria Gosling et Dexter Paine. Les retraits de Falkenberg, Paine et Gosling ont finalement réduit la course à un duel entre Eliasch et Ospelt.

Il n’est pas possible de déterminer avec certitude comment chaque fédération a voté. Le vote était secret et les associations nationales disposent d’une, deux ou trois voix selon les critères fixés dans les statuts de la FIS.

Certaines prises de position étaient néanmoins publiques. Ski Austria a expressément soutenu la candidature d’Ospelt et, après l’élection, a attribué ce résultat à une perte de confiance envers Eliasch et à son incapacité à impliquer suffisamment les fédérations nationales dans ses projets. Et sur ce point, ce serait une erreur de simplifier les choses.

« La différence entre les deux candidats ne se résumait pas simplement à un choix entre modernité et tradition. »

Eliasch prônait une transformation rapide, centralisée et pilotée par la présidence. Son programme électoral prévoyait la création de FIS TV, la nouvelle application, l’expansion des chaînes numériques, l’arrivée de nouveaux sponsors et la consolidation des droits audiovisuels internationaux. Il annonçait également une forte augmentation de l’audience et de l’engagement sur les réseaux sociaux, même si ces chiffres provenaient de son propre bilan de campagne.

Ospelt, quant à lui, n’a pas proposé de remettre en cause cette évolution. Son programme, placé sous la devise Building Bridges, aborde également la numérisation, la connaissance des publics, les formats attrayants, les sponsors, les médias et les nouveaux publics. La différence résidait dans la méthode : davantage de dialogue, un meilleur équilibre entre les grandes et les petites fédérations, une séparation claire des responsabilités et une gouvernance fondée sur la confiance.

Le nouveau président n’a pas été élu pour revenir au passé. Il a été élu pour tenter de faire en sorte que la modernisation soit partagée, une nuance décisive.

Les finances : des questions légitimes sans pour autant céder à l’alarmisme

La situation financière a été l’un des facteurs qui a le plus influencé la campagne. Les comptes consolidés et audités de 2025 reflètent une réalité complexe. La FIS a réalisé un chiffre d’affaires de 131,3 millions de francs suisses et a enregistré un résultat d’exploitation positif d’environ 7,1 millions. Avant les contributions aux fédérations nationales, le résultat était également positif, avoisinant les 4,7 millions.

Cependant, l’organisation a consacré plus de 30,2 millions de francs à des subventions, des prix et des programmes de soutien liés aux associations nationales. Après ces contributions, la dissolution des fonds et les impôts, l’exercice s’est soldé par une perte d’environ 16,5 millions. Les capitaux propres sont passés de 84,8 millions à 68,7 millions entre la clôture de 2024 et celle de 2025. 

Ces chiffres ne permettent en aucun cas d’affirmer que la FIS était en situation d’insolvabilité. Ils ne justifient pas non plus d’ignorer les questions posées par plusieurs fédérations concernant l’utilisation des réserves, les priorités d’investissement et le retour sur investissement attendu des projets.

Une organisation sportive peut décider d’utiliser ses ressources pour accélérer une transformation, soutenir ses membres ou développer de nouveaux actifs. Mais elle doit expliquer clairement cette stratégie, surtout lorsqu’il existe un fossé aussi profond entre ceux qui considèrent qu’il s’agit d’investir pour se développer et ceux qui estiment que l’on dépense sans contrôle suffisant.

Ospelt devra présenter un tableau financier clair : combien d’argent est réellement engagé, quels investissements génèrent de la valeur, quelles sont les obligations futures et quel niveau de réserves la fédération doit maintenir.

La transparence ne se limite pas à la publication de comptes vérifiés. Elle exige également d’expliquer les décisions qui les sous-tendent.

Eliasch a compris un aspect essentiel du problème

Il serait injuste de nier que Johan Eliasch a correctement identifié l’un des principaux défis du ski contemporain : la compétition ne peut plus être gérée uniquement comme une simple somme de courses, de calendriers et de règlements.

Le public a changé. L’attention est fragmentée et les nouvelles générations consomment des contenus sur diverses plateformes, sous forme de courtes vidéos, de podcasts, sur les réseaux sociaux et dans des formats personnalisés. La FIS ne pouvait pas rester en marge de cette transformation.

En juin 2025, chez I Love Ski, nous avions déjà souligné, lors de l’analyse des réformes du Congrès de la FIS en matière de sport, de sécurité et de durabilité, que l’avenir du ski dépendrait également de sa capacité à s’adapter aux nouvelles formes de consommation numérique et émotionnelle.

Quelques mois plus tard, l’accord entre la FIS et Ski Austria concernant les droits internationaux a confirmé que la centralisation pouvait permettre la création d’un produit médiatique plus cohérent, reconnaissable et commercialisable. Ce projet ne devrait pas être abandonné simplement parce qu’il est associé à la phase précédente.

La centralisation des droits peut améliorer la diffusion, faciliter les accords internationaux, accroître la valeur commerciale des compétitions et permettre la mise en place d’une stratégie numérique commune. La création de FIS TV, de nouveaux formats audiovisuels et d’une plateforme d’échange de contenus destinée aux fédérations et aux athlètes ont également constitué des avancées dans la bonne direction.

Il existe une différence fondamentale entre diffuser du contenu et susciter l’intérêt

La FIS a beaucoup travaillé sur la première question. Ospelt devra approfondir la seconde. Le problème qui n’apparaît pas dans les bilans : qui assurera le décompte des points de la compétition ?

Lors de sa première intervention, Alexander Ospelt a prononcé une phrase qui devrait devenir l’un des axes majeurs de sa présidence :

« Le ski alpin doit trouver le format télévisuel qui lui convient, donner plus de visibilité aux athlètes et en faire des stars »

Son programme électoral reconnaît également que la diversité des disciplines oblige à expliquer les formats et les règlements et à raconter les histoires de nombreux athlètes différents. Il ajoute une affirmation particulièrement pertinente : les sports de neige prospèrent grâce à la passion de leurs fans et au soutien des médias. La FIS est-elle prête à aller jusqu’au bout de cette idée ?

Le ski de compétition offre des résultats, des images spectaculaires et des athlètes extraordinaires. Ce qui lui manque parfois, c’est un écosystème éditorial suffisamment solide pour transformer tout cela en un récit cohérent et continu. Les retransmissions montrent qui gagne. Les médias aident à expliquer pourquoi cette victoire est importante.

« Un supporter ne s’attache pas émotionnellement à un classement »

Cela peut être lié à une personne, à une rivalité, à un retour en force, à une blessure surmontée, à une saison bâtie avec patience ou à une carrière qui risque de s’achever prématurément.

Les athlètes ne deviennent pas des figures de référence simplement parce qu’ils montent sur le podium. Ils deviennent des figures de référence lorsque quelqu’un raconte leur histoire de manière répétée, cohérente et accessible.

C’est là qu’apparaît l’une des grandes contradictions du système : la FIS affirme avoir besoin des médias, mais les médias spécialisés dans le ski (chez I Love Ski, nous nous incluons également dans cette réflexion) consacrent de moins en moins de ressources, de temps et d’espace rédactionnel à la compétition.

Ce n’est pas un manque de passion. Il y a des raisons structurelles.

« Cette compétition coûte cher à organiser et est difficile à rentabiliser »

Il serait facile de réclamer davantage de couverture sans tenir compte de la réalité économique des rédactions spécialisées. Chez I Love Ski, nous devons nous aussi faire cette autocritique.

Bien couvrir une Coupe du monde ne se résume pas à relater les résultats. Cela exige de bien connaître la discipline, de suivre la saison, d’interpréter les moments clés, de rester en contact avec les athlètes et les équipes, de réagir rapidement et, lorsque c’est possible, de se rendre sur le lieu de la compétition.

Une couverture sur place implique des frais de transport, d’hébergement, des accréditations, de longues journées de travail et le recours à des professionnels spécialisés. Même à distance, suivre plusieurs disciplines tous les week-ends exige une capacité éditoriale considérable. Le retour sur investissement est toutefois souvent limité, voire déficitaire dans de nombreux cas.

Une information concernant les résultats d’une course perd une grande partie de son intérêt en l’espace de quelques heures. Elle est en concurrence avec le site officiel de la FIS, les chaînes de télévision, les fédérations nationales, les réseaux sociaux des athlètes et de nombreuses plateformes qui publient les classements pratiquement en temps réel.

Pour un média indépendant, remporter cette course de vitesse est difficile et rarement rentable.

Un reportage sur une station, un guide pratique ou un contenu utilitaire peut continuer à être consulté pendant des mois, voire des années, et il existe généralement un soutien financier qui rend cela possible. Un compte rendu d’une épreuve disputée le samedi peut être dépassé dès le dimanche par la course suivante. De plus, l’irruption de l’intelligence artificielle ajoute une nouvelle menace pour les médias verticaux. Les résultats et les résumés de base peuvent être traités, traduits et publiés automatiquement en quelques secondes par les fédérations, les plateformes, les moteurs de recherche et les outils génératifs.

Lorsqu’un utilisateur peut consulter le classement, un résumé du match ou le déroulement de la Coupe du monde sans se rendre sur le site d’un média, cela réduit encore davantage le trafic disponible pour financer le travail éditorial. Et si les fédérations elles-mêmes utilisent l’IA pour multiplier les contenus sur leurs propres canaux, la concurrence pour une audience déjà limitée devient encore plus inégale.

Le risque est évident : les médias spécialisés ne sont plus à la pointe de l’actualité, mais continuent d’assumer le coût de l’analyse, de la vérification, des interviews, des déplacements et de la rédaction de leurs propres articles.

Les annonceurs ne financent pas non plus nécessairement la couverture sportive

Il existe en outre un décalage entre l’importance que le secteur accorde à la concurrence et la manière dont il répartit ses budgets de communication.

Les marques investissent dans les droits, le parrainage d’équipes, les numéros de dossard, les événements, les ambassadeurs et les athlètes. Les stations organisatrices consacrent d’importantes ressources à la production de la compétition, à la logistique, à la retransmission télévisée et à la promotion locale.

Cependant, une part très faible, voire nulle, de ces investissements revient aux médias indépendants qui pourraient expliquer ce sport, le replacer dans son contexte et le rendre visible au-delà de la simple retransmission.

Les médias spécialisés bénéficient généralement d’un soutien commercial plus important lorsqu’ils traitent de destinations, d’équipements, de tourisme, de technologie ou d’expériences que lorsqu’ils couvrent une compétition, sans parler d’une saison sportive complète.

Cette réalité conditionne les décisions éditoriales. Une petite rédaction ne peut pas consacrer des semaines de travail à un contenu qui ne trouve ni un public suffisant ni un modèle économique capable de le soutenir.

Soutenir les médias spécialisés ne devrait pas signifier acheter une ligne éditoriale favorable ni en faire des porte-voix institutionnels. Cela devrait signifier créer les conditions leur permettant d’exercer un journalisme indépendant, rigoureux et spécialisé autour de la compétition.

Les amateurs de ski ne sont pas forcément des amateurs de compétition

Une autre erreur courante consiste à croire que tous les skieurs sont des passionnés de compétition. Le dilemme éternel : comment le secteur du tourisme et celui de la compétition peuvent-ils coexister et se soutenir mutuellement ?

Une grande partie du public des médias consacrés aux sports d’hiver recherche des informations sur le ski : stations, conditions d’enneigement, voyages, matériel, sécurité, hébergement ou expériences. Elle apprécie la pratique de ce sport, mais ne connaît pas forcément le calendrier de la Coupe du monde, les différences entre les disciplines ou les noms des athlètes en tête du classement.

Dans certains pays, comme l’Autriche, la Suisse ou la Norvège, la compétition fait partie intégrante de la culture populaire et compte des figures emblématiques. Sur d’autres marchés, l’intérêt du public dépend de l’émergence ponctuelle d’un athlète national capable d’attirer l’attention du grand public. Par exemple, en Espagne, on avance souvent l’argument selon lequel « il n’y a pas de culture du ski ». Mais la culture sportive ne naît pas spontanément : elle se construit à partir de références, de récits, de visibilité et de continuité.

« Ce n’est peut-être pas la culture du ski qui fait défaut. Ce sont peut-être les années d’investissement, les figures de référence et les récits capables de la créer qui manquent. »

Cela entraîne une fragmentation considérable. Une course peut être un événement majeur dans un pays et passer presque inaperçue dans un autre.

La FIS regroupe des disciplines dont les publics, les codes et les zones géographiques sont très différents. L’amateur de saut à ski n’est pas nécessairement le même que celui qui s’intéresse au snowboard freestyle, au ski de fond, au freeride ou au ski alpin. Il n’existe pas de produit unique appelé « sports de neige ». Il existe différentes cultures sportives qui nécessitent des stratégies éditoriales spécifiques.

Ospelt semble l’avoir compris lorsqu’il propose d’amener chaque discipline là où il existe un public potentiel et de s’appuyer sur des figures de référence locales pour développer les marchés. Mais il ne suffira pas d’organiser des compétitions en Chine, en Amérique ou dans n’importe quelle nouvelle région.

Sans commentateurs locaux, sans médias spécialisés et sans athlètes connus, une compétition internationale peut arriver, se dérouler, puis disparaître sans laisser de trace au sein de la communauté.

Les droits protègent le produit, mais peuvent aussi en limiter la diffusion

La vidéo est aujourd’hui indispensable pour présenter le sport, en particulier sur les réseaux sociaux. Cependant, les images de compétition sont soumises à des droits audiovisuels et à des conditions d’utilisation qui ne sont pas toujours simples ni financièrement abordables pour les petits médias.

Dans le domaine de la photographie, la couverture professionnelle est très étendue. La FIS elle-même désigne Agence Zoom comme son partenaire photographique officiel pour la Coupe du monde et renvoie les médias intéressés directement vers les agences qui couvrent le circuit. Ses directives d’accréditation accordent également la priorité aux grandes agences internationales telles que AP, Reuters, AFP ou Getty Images.

El puente roto simboliza no solamente los dos grupos polarizados que hoy existen en FIS, también representa la distancia creciente entre la competición y los medios especializados. Mientras un periodista logra situarse en primera línea, muchos otros quedan detrás de una barrera de acceso, reflejo de los costes, las licencias y las dificultades para contar el deporte con independencia y continuidad.
Le pont brisé symbolise non seulement les deux camps opposés qui coexistent aujourd’hui au sein de la FIS, mais il illustre également le fossé grandissant entre la compétition et les médias spécialisés. Alors qu’un journaliste parvient à se placer en première ligne, beaucoup d’autres restent bloqués derrière une barrière d’accès, reflet des coûts, des licences et des difficultés à couvrir ce sport de manière indépendante et régulière. ® I LOVE SKI

Comme l’indique le guide officiel de la FIS pour la couverture médiatique de la Coupe du monde :

« Même l’enregistrement d’images destinées aux réseaux sociaux nécessite l’acquisition des droits et l’autorisation correspondante. »

Le problème, donc, n’est pas le manque de bonnes photos. Il y en a, et beaucoup d’entre elles sont extraordinaires. La difficulté réside dans l’accès éditorial : trouver le matériel adéquat, en faire la demande, connaître précisément les conditions de publication, faire face à la bureaucratie et assumer le coût d’une licence professionnelle.

Le goulot d’étranglement est considérable. Les images acquises à des fins personnelles ne peuvent être réutilisées dans les médias, les magazines, les publications promotionnelles ni dans des contenus liés à des sponsors ou à des fournisseurs. Toute exploitation éditoriale doit être négociée directement avec l’agence.

Pour un média vertical, investir régulièrement dans des photographies sans perspective raisonnable de retour sur investissement finit par devenir un acte de foi :

« On en assume le coût par engagement envers le sport, alors que le milieu sportif lui-même ne contribue guère à subvenir aux besoins de ceux qui en font vivre. »

Pour un grand média ou une agence internationale, ces procédures font partie du quotidien. Pour une publication spécialisée, dotée d’une structure réduite et devant illustrer plusieurs épreuves chaque week-end, le coût cumulé peut constituer un véritable obstacle.

La plateforme d’échange de contenus mise au point pendant le mandat d’Eliasch a constitué une avancée, mais le programme de l’ancien président lui-même mettait surtout en avant son utilité pour les fédérations nationales et les athlètes.

Les médias spécialisés ont également besoin d’un accès clair, rapide et pratique aux photographies, extraits vidéo, données, déclarations et contenus réutilisables. Sans images autorisées, il est extrêmement difficile de créer des contenus attrayants sur des plateformes numériques qui privilégient de plus en plus la vidéo et la narration visuelle.

On retrouve ici un paradoxe : le ski de compétition offre certaines des images les plus spectaculaires du monde sportif, mais une partie des médias les plus proches de leur public ne dispose pas toujours des ressources nécessaires pour les exploiter. On retrouve ici un autre paradoxe.

Pour se développer, le sport a besoin que ses moments les plus spectaculaires soient diffusés, mais il doit également préserver la valeur des droits audiovisuels, qui constituent l’une de ses principales sources de revenus.

La solution ne consiste pas à mettre tout le contenu à disposition sans discernement. Elle consiste à concevoir des licences, des fenêtres de diffusion et des formats qui permettent aux médias spécialisés de renforcer la concurrence sans nuire aux diffuseurs.

Un court extrait intégré à une analyse éditoriale ne remplace pas une retransmission intégrale. C’est peut-être justement ce qui convaincra un nouveau fan de la regarder.

Le cercle vicieux de l’invisibilité

Tous ces facteurs finissent par se renforcer mutuellement. Les médias ne couvrent pas suffisamment la compétition car l’audience est limitée et le retour sur investissement insuffisant. L’audience ne progresse pas car elle connaît à peine les athlètes, ne comprend pas certaines disciplines et ne trouve pas d’histoires à suivre. Les sportifs restent peu reconnaissables, ce qui réduit leur valeur aux yeux des sponsors. Avec moins de sponsoring et moins de retentissement, les médias trouvent encore moins de raisons d’investir.

Tout porte à croire que l’on tourne en rond, et il serait injuste d’affirmer que personne ne s’intéresse aux compétitions de ski. Il existe des marchés où ce sport continue d’attirer un large public et des événements qui suscitent un engouement extraordinaire. La question est peut-être tout autre :

« En dehors de ces territoires, le système n’a ni investi ni donné suffisamment de raisons pour susciter l’intérêt du public. »

Un classement ne suffit pas à lui seul à susciter l’engouement. Un communiqué de résultats non plus. L’engouement se construit en identifiant des héros et des protagonistes, en expliquant les enjeux et en entretenant l’histoire d’une course à l’autre.

Une opportunité pour la nouvelle FIS

Alexander Ospelt pourrait transformer ce problème en l’une des réformes les plus originales de son mandat. La FIS a besoin d’une véritable stratégie de relations avec la presse spécialisée, distincte des négociations avec les grandes chaînes de télévision et les distributeurs de droits.

Cette stratégie devrait permettre de fournir du matériel audiovisuel assorti de conditions claires, des banques d’images actualisées, des profils complets des athlètes, des données claires, des explications sur les formats, des interviews à distance et des rencontres régulières avec des journalistes spécialisés.

Il serait également judicieux d’étudier des mécanismes transparents de soutien à la production éditoriale sur les marchés émergents. Non pas pour imposer des conditions quant au contenu, mais pour aider à couvrir les frais de déplacement, de traduction ou de réalisation de reportages de fond.

D’autres secteurs ont compris depuis longtemps que pour développer un marché, il faut investir dans ceux qui le font connaître. Les sports d’hiver ne devraient pas s’attendre à ce que l’intérêt pour leur discipline surgisse spontanément.

La FIS devra également travailler sur des calendriers éditoriaux, et pas seulement sur le plan sportif. Il s’agira de présenter les rivalités avant le début de la saison, de suivre les jeunes talents, d’expliquer les changements de matériel, de montrer la préparation physique et de mettre en avant la dimension humaine des athlètes.

Les médias officiels peuvent lancer cette initiative, mais ils ne devraient pas en avoir le monopole

Un écosystème composé uniquement de canaux institutionnels court le risque de s’adresser principalement à ceux qui sont déjà convaincus. Ces dernières années, de nombreuses fédérations nationales ont renforcé leurs propres sites web, applications et réseaux sociaux afin de prendre directement en main la communication autour de la compétition. La RFEDI, par exemple, dispose de son propre espace d’information à partir duquel elle communique sur les équipes nationales, les résultats, les compétitions et l’évolution de ses athlètes.

Le fait qu’une fédération produise ses propres contenus ne pose aucun problème. Au contraire : elle a la responsabilité d’informer, de fournir des données officielles et de mettre en avant ses athlètes.

« L’erreur réside dans le fait de considérer que ce canal peut se substituer à l’écosystème médiatique qui existe en dehors de l’institution. »

Une fédération s’exprime légitimement au nom de ses objectifs, de ses intérêts et de son propre programme. Un média indépendant sélectionne, contextualise, compare, questionne et met ces informations à la disposition d’un public qui ne visite pas nécessairement le site web de la fédération. Il peut également aborder les échecs, les conflits, les décisions stratégiques ou les faiblesses du système avec une distance qu’un canal institutionnel peut difficilement offrir.

Concentrer le récit exclusivement sur ses propres médias peut donner un sentiment de contrôle, mais cela revient aussi à confiner la compétition au sein d’une communauté de plus en plus restreinte. Cela permet certes de très bien informer ceux qui connaissent déjà la fédération, suivent ses athlètes et recherchent activement les résultats, mais on perd ainsi la capacité d’atteindre de nouveaux lecteurs, de susciter un débat public et de conquérir des espaces extérieurs.

« Les chaînes fédérales et les médias indépendants ne devraient ni se faire concurrence ni se substituer les uns aux autres. »

Ils remplissent des fonctions différentes et complémentaires. Les premiers fournissent des informations officielles, un accès et une continuité ; les seconds apportent une crédibilité externe, une pluralité, une analyse et un accès à des communautés qu’une institution ne peut atteindre à elle seule.

Il ne suffit pas de créer des stars d’en haut

Ospelt a évoqué l’idée de faire des athlètes des stars. L’intention est louable, mais il convient de préciser ce concept. Les stars ne se créent pas uniquement grâce à des campagnes de marketing. Elles ont besoin de résultats, de personnalité, de constance, d’accessibilité et d’un récit crédible.

La fédération peut mettre à disposition les installations. Les chaînes de télévision peuvent fournir les images. Les sponsors peuvent accroître la visibilité. Mais ce sont les journalistes, les créateurs, les commentateurs et les médias qui construisent progressivement le contexte permettant au public de reconnaître et d’admirer un sportif.

Lindsey Vonn, Mikaela Shiffrin, Marco Odermatt ou Marcel Hirscher ne sont pas seulement connus pour leurs victoires. Leur notoriété s’est construite au fil des années grâce à des retransmissions, des interviews, des reportages, des polémiques, des blessures, des retours et des récits personnels.

Le véritable défi ne consiste pas seulement à mettre en avant ceux qui réussissent déjà. Il s’agit d’identifier et de raconter à temps les histoires de ceux qui pourraient devenir les figures de proue de demain.

Garder l’ambition, changer de méthode

L’héritage de Johan Eliasch ne devrait être ni détruit ni accepté sans examen. La centralisation des droits, le développement numérique, FIS TV, l’intégration du freeride et la volonté de créer davantage de valeur commerciale étaient des réponses nécessaires à des problèmes concrets.

Mais aucune transformation ne peut durer longtemps si ceux qui doivent la mettre en œuvre perdent confiance dans la direction.

Alexander Ospelt a remporté la victoire (de justesse) en misant sur l’écoute, la transparence et l’équilibre. Il devra désormais prouver que ces principes peuvent se traduire par des décisions concrètes sans replonger la FIS dans la lenteur du passé.

Il devra clarifier les comptes, restructurer la direction, intégrer les athlètes, protéger les disciplines menacées et maintenir la dynamique commerciale.

Mais il devra également comprendre que la valeur d’une compétition ne dépend pas uniquement du prix de ses droits audiovisuels. Elle dépend du nombre de personnes qui souhaitent la regarder, du nombre de noms qu’elles sont capables de reconnaître et du nombre d’histoires qu’elles trouvent intéressantes à suivre.

Pour développer le ski et le snowboard, le nouveau président de la FIS devra gagner bien plus de voix : celles d’un public qui ne connaît pas encore ses champions, celles de médias qui ne peuvent assumer seuls le coût de leur couverture, et celles d’une nouvelle génération qui ne s’enthousiasmera pas pour un classement, mais qui pourrait bien tomber sous le charme d’une histoire bien racontée.