Dans les Alpes, les Pyrénées ou le Massif central, la solidarité entre stations a longtemps existé sans toujours se dire. En lançant un dispositif national de parrainage entre domaines volontaires, Domaines Skiables de France (DSF) cherche aujourd’hui à la rendre visible, transmissible et surtout opérationnelle. Derrière l’annonce, ce sont en réalité les conditions de survie, d’adaptation et de modernisation des petites stations qui se jouent.
Il y a des annonces qui relèvent du symbole. Et puis il y a celles qui disent quelque chose d’un changement de méthode. Le parrainage des petits domaines skiables lancé par DSF appartient plutôt à la seconde catégorie. Officialisé le 21 avril 2026 au salon Mountain Planet, avec deux premiers binômes mis en avant (Chamrousse avec Saint-Hugues-Les Égaux, et Font-Romeu Pyrénées 2000 avec Les Estables) le dispositif ne prétend pas inventer la solidarité en montagne. Il cherche plutôt à lui donner une forme, un calendrier et une portée nationale. C’est tout l’intérêt de l’initiative : partir d’une pratique ancienne pour en faire un outil de transition.
Une solidarité qui s’organise
Alexandre Merlin, Président délégué de Domaines Skiables de France, le dit d’ailleurs très clairement : « Cette solidarité est très historique dans notre métier. Elle a toujours existé entre exploitants ». La formule compte, parce qu’elle évite le piège de la communication pure. Dans les massifs, les coups de main entre exploitants n’ont rien de nouveau. Ce qui change, explique-t-il, c’est que « nous souhaitions le faire à grande échelle, et nous l’avons organisé”. La filière reconnaît désormais qu’une partie de son avenir dépend de la capacité des grandes structures à partager temps, outils et expérience avec des stations plus petites, plus fragiles et souvent moins armées face à la complexité croissante du métier.
Les petites stations, socle invisible du ski français
Car les petites stations ne sont pas un simple appendice du ski français. Elles en constituent l’un des socles sociaux et territoriaux. Domaines Skiables de France rappelle qu’elles jouent un rôle essentiel pour l’initiation au ski, la vie locale et l’équilibre social des vallées. Dans un pays où la montagne hivernale représente un tissu d’environ 250 stations et près de 120.000 emplois chaque hiver selon DSF, ces domaines de proximité restent des lieux-clés pour l’apprentissage, pour la clientèle familiale ou régionale, et pour l’activité économique hors des très grandes destinations. C’est d’autant plus stratégique que la France, avec 54,78 millions de journées-skieur en 2024/2025, demeure une puissance mondiale du ski. Mais cette puissance repose aussi sur ses marges, ses stations-villages, ses sites d’entrée dans la pratique.

Mais la fragilité des petites stations n’est pas seulement une question d’enneigement ou de recettes. C’est aussi, et peut-être surtout, une question d’ingénierie. Charlotte Gros, Chargée de mission Environnement et SST chez Domaines Skiables de France, insiste sur la diversité des besoins remontés : « Les besoins couvrent un spectre très large, allant des enjeux administratifs et juridiques jusqu’aux problématiques techniques d’exploitation ». Voilà sans doute la vraie valeur ajoutée du sujet : rappeler qu’aujourd’hui, une petite station peut être mise en difficulté moins par l’absence de bonne volonté que par l’empilement des expertises à mobiliser. DSF répond à cet angle mort en organisant un partage de compétences sur les délégations de service public, les modèles économiques, les ressources humaines, la diversification quatre saisons, la transition énergétique, la maintenance, la sécurité ou encore les éco-engagements.
Le projet prend alors un relief très concret. Charlotte Gros nous précise : « Le programme s’est rapidement structuré, avec près de 40 alliances déjà en place à l’échelle nationale ». Elle ajoute que le dispositif “concerne tous les massifs”, ce qui lui donne une portée nationale, même si la répartition détaillée par région n’est pas précisée dans les documents communiqués. Là encore, le fond du sujet est intéressant : DSF ne construit pas un programme réservé à quelques territoires pilotes, mais une logique d’entraide transversale, susceptible de relier Alpes, Pyrénées, Jura, Vosges ou Massif central selon les besoins et les complémentarités. Cette approche fait écho à un enjeu plus vaste de cohésion entre massifs et entre modèles de stations.

Reste une question décisive : avec quels moyens ? Une partie de l’appui relève de la mutualisation en nature : temps d’experts, outils de suivi, retours d’expérience, matériel reconditionné, bonnes pratiques techniques. Alexandre Merlin explique que DSF dispose également d’“enveloppes budgétaires” pour accompagner certaines petites stations via des cabinets externes, lorsque les chargés de mission ne peuvent pas traiter seuls des dossiers trop spécifiques. Le lien avec les solidarités déjà existantes est net : Nivalliance, fonds mutualisé financé à 100% par les domaines skiables, a redistribué plus de 23 M€ depuis 2005, tandis que le pôle RSE poursuit des actions ciblées vers les 100 plus petits exploitants.
Une réponse professionnelle à un défi systémique
Depuis 2024, DSF a structuré un pôle RSE autour de la santé et sécurité au travail, de l’environnement et de la solidarité. L’organisation rattache explicitement cette démarche à ses 16 éco-engagements adoptés en 2020, avec un horizon affiché de neutralité carbone en 2037. Fin 2025, DSF indiquait un taux d’atteinte de 86% pour le déploiement du bilan carbone scope 1 et 2 à l’échelle du parc, et faisait état de 17 remontées mécaniques obsolètes démontées dans le cadre d’actions solidaires et bénévoles. Ces résultats ne mesurent pas encore l’efficacité du nouveau parrainage, mais ils montrent que DSF cherche à ancrer la solidarité dans des réalisations concrètes, et pas seulement dans des déclarations d’intention.
Cette ambition rencontre d’ailleurs les constats formulés par les acteurs publics. La Cour des comptes considère que l’adaptation des stations au changement climatique exige une gouvernance élargie et un meilleur financement de la transition ; le Cerema travaille de son côté sur l’accompagnement des stations de moyenne montagne confrontées à ces mutations. À la lumière de ces analyses, le parrainage imaginé par DSF apparaît comme une réponse professionnelle à un problème bien identifié : les petites stations souffrent souvent d’un déficit de moyens humains et d’ingénierie avant même de souffrir d’un déficit de vision.
L’avenir du ski français ne se jouera pas uniquement dans les grands domaines. Il se jouera aussi dans la capacité d’une filière à organiser la circulation de son savoir-faire, à éviter que certains territoires décrochent, et à faire de l’entraide un outil de résilience. Alexandre Merlin le résume avec une simplicité parlante : « La mobilisation a été immédiate : il y a une véritable volonté collective de s’engager dans cette démarche. »
Font-Romeu – Les Estables : du principe à la réalité du terrain
Derrière l’annonce, le dispositif prend tout son sens dans sa mise en œuvre concrète. Le binôme formé entre Font-Romeu et Les Estables en offre une première lecture, à la fois pragmatique et révélatrice des enjeux. Jacques Alvarez, Directeur de Font-Romeu Pyrénées 2000, revient avec nous sur cette démarche et décrit une entrée en matière rapide et opérationnelle : « Dès le lancement du parrainage, nous avons organisé un premier échange en visioconférence avec les équipes des Estables. L’objectif était d’abord de partager nos organisations respectives, puis très vite, nous sommes entrés dans des sujets beaucoup plus techniques. »

Les premiers échanges mettent en lumière des écarts significatifs, notamment dans les outils et les méthodes. « Les différences sont très nettes dans les outils utilisés pour piloter la production de neige ou le suivi du damage. De notre côté, nous avons aussi identifié des leviers d’amélioration sur les process de vente et de contrôle d’accès, qui peuvent directement renforcer la commercialisation du domaine. » ajoute t’il.
Au-delà des écarts, c’est aussi une convergence qui apparaît : celle des défis. Face à la variabilité de l’enneigement, les deux stations partagent une même nécessité de diversification, même si les modèles diffèrent. « Nous avons en commun une stratégie de diversification, notamment avec des activités comme la luge sur rails. Mais aux Estables, cette activité n’est pas exploitée directement par le gestionnaire du domaine skiable, ce qui limite son impact économique en cas de manque de neige. »
C’est précisément sur ce type de points que le parrainage prend toute sa valeur. Font-Romeu Pyrénées 2000 se positionne dans une logique d’accompagnement global : « Nous allons intervenir sur plusieurs axes : la gestion de la production de neige, la mise en marché du produit ski, mais aussi la façon de valoriser l’ensemble des activités du territoire pour maintenir son attractivité touristique. »

L’implication ne se limite pas à une relation entre directions. Elle mobilise l’ensemble des équipes. « Tous les managers et les membres du comité de direction sont engagés dans la démarche. Chacun interviendra à son niveau que ce soit sur la neige, le damage, la maintenance des remontées mécaniques, la communication, la commercialisation ou les ressources humaines. »
Si les échanges se feront en grande partie à distance, le dispositif prévoit aussi des temps de terrain, essentiels pour ancrer la relation dans la durée. « Nous allons organiser des rencontres sur site, à l’automne, aux Estables puis à Font-Romeu. Le courant passe très bien entre les équipes. On peut imaginer aller plus loin, en faisant travailler ensemble les offices de tourisme ou les associations de commerçants. Cela peut être le début d’une vraie collaboration entre nos deux destinations. »
À travers cet exemple, le parrainage quitte définitivement le registre de l’intention pour entrer dans celui de l’action.



























