Un an après le lancement fondateur à Foix, la dynamique pyrénéenne « Montagne Zéro Déchet Sauvage en 2030 » s’est retrouvée à Tarbes le 26 mars dernier pour un bilan à « N+1 » riche en réalisations et en promesses. Co-organisée par l’Agence des Pyrénées et l’association Mountain Riders, en partenariat avec le Parc National des Pyrénées qui a accueilli les participants pour l’occasion, cette deuxième édition a confirmé que la préservation des sommets n’est plus une simple intention, mais une volonté partagée par tous les échelons du territoire.
Un engagement institutionnel sans précédent
L’évolution de la démarche se mesure d’abord à la force des signatures officielles qui jalonnent l’histoire de ce rassemblement de massif. Si la dynamique a véritablement pris son envol l’an dernier lors du premier rendez-vous à Foix avec la signature de la Région Occitanie, cette deuxième rencontre à Tarbes a marqué une nouvelle étape cruciale avec l’adhésion solennelle du Parc National des Pyrénées à la charte.

C’est un acte fort pour ce territoire qui gère des sites emblématiques comme le lac de Gaube ou le secteur du Pic du Midi d’Ossau. Le Parc souligne désormais l’importance d’une approche globale à l’échelle du massif, incluant notamment la médiation pour accompagner les usagers vers le respect des règles et le développement de projets actifs pour l’avenir des montagnes.

Le rayonnement de l’initiative s’étend désormais à l’échelle de tout le massif, de l’Atlantique à la Méditerrannée. Andde Sainte-Marie, Conseiller Régional représentant la Région Nouvelle-Aquitaine, a porté un message d’ambition clair : « La Région Nouvelle-Aquitaine signera la charte en 2027 ». Cet engagement s’accompagnera de moyens financiers et techniques concrets pour équiper les refuges et les cabanes pastorales de solutions durables, telles que de la vaisselle réutilisable, des systèmes de tri simplifiés ou des stations de recharge pour les équipements.
La Région Nouvelle Aquitaine prévoit également de soutenir directement le travail des bergers en mettant à disposition des bennes et une logistique dédiée pour l’évacuation des déchets sans qu’ils n’en subissent la charge financière. Pour l’élu, l’enjeu dépasse le cadre technique pour devenir un acte de transmission : « Nos enfants doivent pouvoir respirer un air sans plastique. Nous souhaitons rassembler élus, bergers, associations et citoyens, pour relever ce défi, agir, et transmettre des Pyrénées vivantes et propres aux générations qui viennent ».

La « Pitch Party » : 8 minutes pour inspirer
Le cœur de la journée a battu au rythme des initiatives locales. Chaque intervenant disposait de huit minutes pour présenter son action, son impact et son message, chacun dans son domaine d’activité.
L’émotion comme moteur du changement
Pour Valérie Ziegler, de l’association Sapiens Evolution à Font-Romeu, le constat est sans appel : informer, expliquer ou alerter ne suffit plus à modifier durablement les comportements. Sa conviction profonde est que le passage à l’acte naît de l’émotion et du vécu : « On protège ce qu’on aime et on aime ce qu’on connaît et pour connaître, il faut expérimenter, toucher, vivre, ressentir ». Son festival éco-citoyen de trois jours, conçu dans un esprit festif et « jamais punitif », vise justement à créer ces conditions d’émerveillement pour renforcer le « pouvoir d’agir » de chacun.
Le cœur du dispositif repose sur un « marché de connaissances » où les enfants, après avoir préparé des projets en classe, deviennent les propres ambassadeurs de leurs initiatives auprès de leurs pairs. Ce format « d’enfants qui parlent aux enfants » assure un ancrage mémoriel puissant car les élèves sont « complètement passionnés » par ce qu’ils transmettent. L’impact dépasse largement le cadre scolaire, notamment grâce au défi du pique-nique « zéro déchet » préparé avec les parents. En devenant prescripteurs au sein du foyer, les enfants transforment cette habitude en un véritable défi quotidien pour la famille. S’appuyant sur une étude parue dans Nature Climate Change, Valérie Ziegler rappelle avec force l’effet multiplicateur de cette pédagogie : « un enfant sensibilisé, c’est cinq adultes informés ». Portée par une équipe 100% bénévole, cette initiative pyrénéenne se veut exemplaire et prête à être essaimée sur d’autres territoires et à l’ensemble du massif.

Le ski français en première ligne
Le Syndicat National des Moniteurs de Ski Français (ESF), représenté lors de cette rencontre par Joël Brotons (ESF Gourette), s’impose comme un vecteur de sensibilisation incontournable sur le massif.
Avec environ 1.200 moniteurs répartis dans une vingtaine d’écoles pyrénéennes, le syndicat dispose d’un levier d’action à grande échelle : il accueille chaque saison près de 2,5 millions d’élèves pour un total de 4 millions d’heures d’enseignement. Cette proximité unique avec un public de tout âge, dès 3 ans, place le moniteur dans une position de médiateur privilégié.
L’engagement environnemental de l’ESF ne date pas d’hier : amorcé dès 2008, il a été marqué en 2013 par le lancement du slogan emblématique « Fais ta trace, mais ne laisse pas de trace », initialement axé sur la collecte des déchets et la sensibilisation des personnels. Aujourd’hui, la démarche franchit une nouvelle étape avec la création d’une commission RSE nationale et des projets concrets comme le recyclage des tenues professionnelles pour limiter la dispersion de micro-plastiques. Pour Joël Brotons, le rôle du moniteur a évolué : « On n’est pas là que pour les faire glisser […] c’est amener une culture, une éducation […] liée à la vie dans nos montagnes et au respect de cette vie ».
Pour soutenir cette mission éducative, l’ESF déploie des outils ludiques tels que l’éventail « Culture-Montagne » ou des jeux de cartes thématiques utilisés lors des classes de neige pour aborder le cycle de l’eau et la biodiversité. Sur le terrain, cet engagement se traduit par des actions de ramassage estivales coordonnées, comme à Gourette chaque mois de juillet en partenariat avec le domaine skiable. Fait notable, Joël Brotons observe que le changement est aussi impulsé par les plus jeunes : les moniteurs se sentent désormais « poussés par la démarche et par leurs petits clients » qui, de plus en plus sensibilisés, exigent une exemplarité totale de la part de leurs professeurs de glisse.
La laine des Pyrénées : d’un déchet à une ressource d’avenir
Muriel Morot, fondatrice de Traille, a captivé l’auditoire en racontant le « déclic » survenu il y a six ans à La Pierre Saint-Martin lors d’une discussion avec un éleveur sur le devenir de sa laine. Ce co-produit de l’élevage, indissociable du pastoralisme pyrénéen, représente un défi colossal : rien que dans les Pyrénées-Atlantiques, 1.200 tonnes de laine sont tondues chaque année pour le confort des brebis, tandis qu’à l’échelle nationale, ce chiffre grimpe à 10 000 tonnes. Faute de débouchés, la quasi-totalité est aujourd’hui considérée comme un déchet dont les éleveurs doivent souvent payer pour se débarrasser.

Pour transformer cette « valeur négative » en ressource précieuse, Muriel Morot contribue à la valorisation des laines pyrénéennes en structurant une filière locale centrée sur l’innovation technique. Son innovation majeure est le paillage 100% biodégradable, commercialisé sous la marque Puxka (qui signifie « petit morceau » en basque), conçu pour remplacer les bâches plastiques agricoles et industrielles. Testé pendant plus de deux ans, ce paillage offre des bénéfices agronomiques concrets : il empêche la repousse des adventices tout en libérant des nutriments dans le sol lors de sa dégradation. Contrairement aux solutions issues du pétrole, cette matière naturelle ne génère aucun micro-plastique et préserve le cycle de l’eau : « C’est une matière qui se dégrade dans le sol […] quand il pleut, ça ne pollue pas les nappes phréatiques ». De plus, contrairement aux plastiques qui peuvent s’envoler, ce paillage reste stable, favorisant ainsi la biodiversité locale. Face aux enjeux géopolitiques mondiaux, elle souligne que sa ressource n’est pas « bloquée dans le détroit d’Ormuz » mais provient de circuits ultra-locaux. Son objectif est clair : vendre 1.000 kilomètres de ce paillage innovant pour absorber l’intégralité du gisement de laine pyrénéenne et prouver que l’on peut « transporter moins, mais transporter autrement » en misant sur le bon sens territorial. Comme l’a résumé le chercheur Benjamin Vissa, Traille est l’exemple parfait du « rebouclage » circulaire nécessaire à la résilience du massif.
Prônant une « radicalité positive » pour contrer la « plasticulture », Muriel Morot ne se limite pas aux usages industriels et a diversifié ses activités vers le textile technique (ouate de laine pour manteaux et doudounes, étuis pour le secteur du luxe ou le funéraire) et la puériculture, proposant des cadeaux de naissance naturels comme des gilets de berger ou des couvertures.
Logistique de montagne : le retour de l’énergie animale
Guillaume Destrian, muletier au sein de Sherpas de Pyrène, incarne un retour au bon sens face à l’omniprésence des solutions motorisées en haute altitude. Son initiative est née d’un « déclic » face à l’évolution de la fréquentation et à l’usage croissant de l’hélicoptère pour le ravitaillement, les travaux ou le transport, générant toujours plus de nuisances sonores et de pollution. En remettant en marche des animaux de travail, il propose une alternative décarbonée pour les refuges, les clubs alpins, mais aussi pour des missions scientifiques avec des glaciologues ou des services publics comme le RTM (Restauration des Terrains en Montagne). Cette année, il assure par exemple le balisage de nombreux cols transfrontaliers pour la SSRP.
Bien que la capacité de charge d’une mule soit inférieure à celle d’un hélicoptère (environ 100 kg par bête contre une tonne pour un aéronef), elle offre une flexibilité d’emploi quasi immédiate. « Moi on m’appelle, le lendemain ou le surlendemain la logistique peut s’organiser », explique-t-il, soulignant que l’hélicoptère nécessite une organisation bien plus lourde. Pour Guillaume, cette démarche invite surtout à repenser globalement nos besoins en altitude : « On peut transporter moins, mais on peut transporter autrement ». Ce transport « sans kérosène » rencontre un franc succès auprès des randonneurs qui, croisant ses bêtes sur les parkings ou les sentiers, l’interrogent sur ce mode de vie. En prouvant que des solutions techniques et écologiques existent pour limiter l’emploi d’engins motorisés (4×4, quads, hélicos), il rappelle l’urgence d’agir pour le futur du massif : « On est arrivé à apporter une solution alternative, sans kérosène, une solution avec un impact carbone limité ».
Sa présence sur le terrain constitue ainsi une forme de médiation directe, montrant que les choses sont « faisables différemment » tout en respectant le silence et la fragilité des écosystèmes pyrénéens.
Sport et évènementiel : l’exemplarité ariégeoise
En Ariège, le monde du trail et des stations apporte la preuve irréfutable que l’on peut concilier grands rassemblements sportifs, exploitation touristique et préservation de l’environnement. Cette session a permis de croiser deux regards complémentaires : celui de l’organisateur avec Gérard Masclet (Ariège Terre de Trails) et celui du pratiquant et exploitant avec Louis Dumas, responsable QSE à la station d’Ax 3 Domaines.
Pour Gérard Masclet, la prise de conscience a été radicale face au volume de déchets générés par les ravitaillements : « Ce qui m’a fait prendre conscience de pas mal de choses, c’est que les déchets sont la face émergée de l’iceberg ». Sous son impulsion, la révolution logistique est devenue concrète : pour une course de 1.500 coureurs, les bouteilles plastiques ont totalement disparu au profit de fontaines d’eau innovantes sans électricité. Plus impressionnant encore, les sodas industriels ont été évincés et remplacés par le « Col’Ariègeois », une production locale livrée en fûts de 30 litres, permettant ainsi la création de deux emplois locaux. Pour les points les plus reculés, l’organisation privilégie désormais les ânes à l’hélicoptère.

Cette dynamique est partagée et vécue de l’intérieur par Louis Dumas. À 25 ans, cet ingénieur de formation et compétiteur de haut niveau (ski alpinisme et trail) porte une double casquette : ambassadeur Mountain Riders et responsable environnemental en station. Pour lui, l’engagement commence par la pratique personnelle : il s’efforce de rejoindre ses compétitions en transports en commun. Il insiste également sur des solutions de mobilité déjà existantes, comme le train de nuit Paris-Ax, un atout de décarbonation que le massif doit valoriser davantage.
Professionnellement, Louis Dumas œuvre pour que la station devienne un outil pédagogique via des « actions culture montagne » prévues cet été pour éduquer les visiteurs aux bonnes pratiques. Il porte un regard résolument optimiste sur le massif, estimant que les Pyrénées sont un territoire « flexible et adaptable ».
Forts de ces succès, Gérard Masclet et Louis Dumas collaborent, avec le sociologue Olivier Bessy, au déploiement d’une grille d’éco-responsabilité globale. Cet outil vise à évaluer les événements non seulement sur leurs déchets, mais aussi sur leurs impacts sociaux et économiques. Il est d’ailleurs repris et adapté par l’Agence des Pyrénées pour l’organisation de Pirineo qui regroupe 500 acteurs pyrénéens.
Des sommets aux stations : une gestion globale
La transition écologique s’invite désormais au cœur des chantiers les plus complexes de la chaîne. Pierre Vidalies, représentant le Pic du Midi, a partagé l’expérience de la rénovation de l’Hôtellerie des Laquets, avec une ouverture programmée en septembre 2026. Ce bâtiment historique de 1933, laissé à l’abandon dans les années 90, fait l’objet d’un chantier d’envergure jusqu’en septembre 2026. Le défi est immense : rompre avec une histoire difficile où, il n’y a pas si longtemps, les déchets étaient jetés dans un ravin surnommé le « couloir des poubelles ».

Aujourd’hui, l’innovation majeure sur ce chantier est humaine : la présence constante d’un écologue sur le terrain pour former les ouvriers, la maîtrise d’œuvre et la maîtrise d’ouvrage. Cette surveillance quotidienne permet de corriger immédiatement les pratiques, comme l’installation de filets sur les bennes pour éviter l’envol des matériaux. « Quand vous avez quelqu’un qui est là sur le terrain […] ça change des choses, on comprend de quoi on parle », souligne Pierre Vidalies. La gestion environnementale n’est plus le dernier sujet à l’ordre du jour, mais une préoccupation centrale des réunions de chantier. Dès la conception, la circularité est privilégiée : réutilisation des infrastructures existantes pour limiter les nouvelles canalisations et emploi des pierres du site pour le parement des bâtiments.
Cette volonté d’exemplarité est partagée et amplifiée par la Compagnie des Pyrénées. Guillaume Trazères précise que ces efforts s’inscrivent dans une stratégie de groupe visant à mener des actions communes sur l’ensemble du massif. Il a notamment rappelé que la Compagnie est associée aux stations depuis plus d’une décennie pour les opérations « Montagne Propre » et qu’elle est signataire de la charte Montagne Zéro Déchet Sauvage à l’horizon 2030. Pour garantir l’application concrète de ces engagements, Guillaume Trazères a précisé que des clauses administratives environnementales sont désormais intégrées dans les marchés, transformant ainsi les prescriptions réglementaires en leviers opérationnels pour un changement durable des comportements sur le terrain.
Cauterets, dynamique aboutie (Flocon Vert)
Du côté des destinations, Cauterets s’illustre par l’obtention de deux flocons verts lors de sa première labellisation, une véritable « boussole » pour structurer la transition. Clotilde Laterrade, Responsable QSE-SSQVT à Cauterets, et Mathieu Classe ont expliqué que cette réussite repose sur une mutualisation inédite entre la mairie, l’office de tourisme et le domaine skiable. Le label ne doit pas être vu comme une fin en soi, mais comme une démarche de progrès continu impliquant toutes les parties prenantes du territoire.

L’exemple le plus frappant de cette collaboration est la gestion des biodéchets. Depuis l’acquisition d’un biodigesteur en 2022, la station traite l’intégralité des matières organiques issues de la restauration d’altitude et de la cuisine centrale. Le « digestat » produit par cette machine est ensuite récupéré par les services techniques de la mairie qui le transforment en compost pour amender les espaces verts de la ville. Ce rebouclage parfait entre le sommet et la vallée démontre que la cohésion des acteurs locaux permet de transformer des contraintes logistiques en ressources durables. Pour Mathieu Classe, ce dynamisme retrouvé sur le territoire prouve que « le montagne zéro déchet n’est plus une option, c’est devenu très sérieux » pour l’avenir des Pyrénées.
La jeunesse comme boussole de la transition
Le regard de la nouvelle génération a clôturé cette « Pitch Party » par avec une force tant analytique qu’émotionnelle. Pour Benjamin Vissa, doctorant dont la thèse porte sur l’avenir du tourisme pyrénéen, les initiatives présentées ne sont pas des actions isolées mais les pièces interconnectées d’un « puzzle géant ».
Il rappelle avec acuité que notre modèle actuel repose sur une trajectoire linéaire délétère : on prélève une ressource naturelle pour nourrir des activités humaines qui rejettent ensuite un déchet, défini intrinsèquement par sa « valeur négative ». L’enjeu de la transition, illustré par les sept intervenants, est d’opérer un « rebouclage » circulaire pour transformer ce déchet en ressource à valeur positive.

Benjamin Vissa utilise les mathématiques pour traduire ces témoignages en un véritable « tableau de bord de la transition » capable de guider les élus. Sa conclusion a marqué les esprits : « Si les Pyrénées naquirent de la collision de deux continents, elles perdureront par la cohésion de leurs habitants », soulignant que l’amour inconditionnel des locaux pour leur massif est le moteur de cette résilience.
Créer un rayonnement par l’exemple
L’ambition de ces journées est de créer un véritable rayonnement sur l’ensemble de la chaîne pyrénéenne en misant sur la force de l’exemple. La journée a été spécifiquement programmée pour favoriser ces échanges et ces synergies entre les acteurs. L’idée est simple : en montrant des solutions concrètes et opérationnelles, on inspire les territoires voisins et chacun dans son activité. « Quand les acteurs montrent ce qu’ils font, cela donne des idées aux autres », explique Mathieu Classe de l’association Mountain Riders.
Pour transformer cette inspiration en action, la journée s’est poursuivie par des ateliers de formation l’après-midi, permettant à chaque partenaire de réfléchir à la manière de s’approprier concrètement la démarche « Zéro Déchet ».

Que ce soit pour organiser un ramassage et sa caractérisation (Niveau 1) ou pour s’engager dans la charte en écrivant son propre plan d’actions (Niveau 2), ces moments d’interactivité ont été l’occasion de détecter des synergies précieuses entre les participants.

























