À quelques jours de sa première participation aux Jeux olympiques de 2026, nous avons pu échanger longuement avec Vince Maharavo depuis Laax, où il peaufine actuellement sa préparation.
Son histoire ne commence pourtant ni dans les Alpes ni sur un podium international, mais à Paris. C’est un enfant de la ville qui, à huit ans, découvre la montagne en arrivant à Font-Romeu. Là, au détour d’un entraînement de ski de fond, il aperçoit un snowpark en effervescence. Quelques figures, un speaker, des riders en lévitation : la bascule est immédiate. De ce moment fondateur naît une trajectoire singulière, pyrénéenne dans l’âme, internationale dans l’ambition.
Depuis, le parcours s’est construit par étapes : Andorre, les premiers succès, l’équipe de France, les Coupes du monde, les doutes, la reconstruction, puis le retour au plus haut niveau. Découvrez son histoire de liberté et de résilience, ancrée dans un territoire qui l’a vu grandir et qu’il n’a jamais cessé de revendiquer. Vince est l’incarnation d’une génération qui cherche du sens autant que des résultats.

À l’approche des Jeux olympiques d’hiver de 2026, son regard surprend par sa maturité. Loin de la pression, il affirme avec une simplicité désarmante : « Les Jeux ne changeront pas le cours de ma carrière. » Une phrase forte, presque à contre-courant de l’imaginaire olympique, qui résume à elle seule l’état d’esprit d’un rider libre, profondément attaché à ses racines pyrénéennes, mais désormais prêt à s’élancer sur la scène mondiale.
L’étincelle : Font-Romeu, le jour où tout a basculé
Rien ne prédestinait Vince Maharavo à devenir rider. Il est né à Paris, loin des reliefs, loin des télésièges, loin de l’univers des snowparks. La montagne entre dans sa vie presque par accident, à l’âge de huit ans, lorsque sa mère, enseignante, est mutée dans les Pyrénées. La famille s’installe à Font-Romeu. Le décor change, le quotidien aussi.
Ses premiers pas ne se font pas en freestyle, mais en ski de fond. Il découvre la glisse sur les pistes nordiques, s’entraîne, progresse. L’effort, la régularité, la technique : tout l’attire. Il se voit même, enfant, devenir champion de ski de fond. Il regarde des vidéos, s’identifie aux grands noms de la discipline. La vocation semble tracée.
Et puis vient ce jour à La Calme. Lors d’un entraînement de ski de fond, il passe au pied du snowpark. Un speaker anime une compétition. De la musique résonne. Des riders s’élancent. C’est une Coupe de France de ski freestyle. Vince s’arrête, intrigué. Il observe ces skieurs qui tournent, grabent, s’envolent. « J’ai vu ces gars-là faire des figures de dingue… et je me suis dit : mais c’est trop stylé, ce sport est incroyable. »

Le déclic est immédiat. Ce jour-là, il termine son entraînement autrement. Sur ses skis de fond, incapable de contenir son excitation, il tente ses premières rotations. Des 360 improvisés sur des skis qui ne sont pas faits pour ça. Son entraîneur le rappelle à l’ordre, mais l’idée est déjà installée. « J’étais comme une pile électrique. Je voulais faire comme eux. »
Il faudra convaincre sa mère, patienter, insister. À douze ans, il obtient enfin sa première paire de skis freestyle. Direction le snowpark. Les premières barres, les premiers sauts, les premières chutes aussi. Mais surtout, la sensation d’avoir trouvé sa voie.
Des Pyrénées aux Alpes : apprendre à forcer le destin
Peu après ses débuts à Font-Romeu, la famille déménage en Andorre. Vince est adolescent, déjà passionné de freestyle. Il intègre le club de Grandvalira, où il découvre une structure plus organisée, plus compétitive. Là, il progresse vite. Très vite. « La saison de mes quinze ans, j’ai tout gagné. Coupe de Catalogne, compétitions régionales… course après course. »
Les victoires s’enchaînent. Ses entraîneurs comprennent qu’il a un potentiel supérieur au circuit local. Mais un problème se pose : Vince est français. Pour viser l’international, il doit intégrer une structure en France. À quinze ans, direction l’Alpe d’Huez en camping-car avec son père. Objectif : trouver un club avec un vrai projet sportif.
« On n’avait personne. La mission, c’était de trouver un club qui veuille bien m’accueillir »
Sur place, lors d’une compétition du SFR Tour, le destin intervient une nouvelle fois. Son père interpelle le speaker pour demander s’il connaît un entraîneur susceptible de l’aider. Juste à côté se tient Sylvain Lombard, coach du club de Vars. La rencontre est décisive. Commence alors une période intense d’allers-retours entre Andorre et les Alpes. Vince dort chez son entraîneur, s’entraîne avec des riders plus expérimentés, découvre une exigence nouvelle. Il change de dimension. « Là, j’ai pris un niveau de dingue, nous explique t’il. »
L’accélération : Coupe du Monde et exigence du haut-niveau
En 2016, il est sélectionné en Coupe du monde en slopestyle. L’entrée dans le circuit international marque un tournant : plus de quarante départs, des étapes en Europe et en Amérique du Nord, un titre de champion de France. La discipline exige créativité et précision : enchaînements de modules, rotations engagées, exécution parfaite sous pression. « En Coupe du monde, chaque run compte. Si tu rates, tu rentres chez toi. »

L’objectif devient alors clair : les Jeux de 2018. Il échoue à se qualifier. Première grande désillusion.« J’ai eu un gros down. Mais je me suis dit que ce n’était pas fini. »
Le haut niveau révèle sa mécanique implacable : répétition, pression, solitude. Vince n’est plus seulement un talent pyrénéen. Il est un compétiteur mondial, confronté à l’exigence constante de la performance.
Le break : construire pour se reconstruire
Après l’usure du circuit et la désillusion olympique, Vince ne fait pas d’annonce fracassante. Il s’arrête. Simplement. « J’en avais un peu marre du haut niveau. Toujours les mêmes endroits, les mêmes compétitions… J’avais besoin de faire autre chose. » Ce “autre chose” va devenir une année de reconquête. Une période où le rider cesse d’être uniquement un athlète pour redevenir un individu.
La première pierre est posée au sens propre. À Font-Romeu, il achète un terrain et décide de construire sa maison. Pas un projet confié clé en main à un promoteur. Non. Il apprend, cherche, se trompe, recommence. Ossature bois, isolation, placo, électricité, finitions. « Je n’avais aucune connaissance dans le bâtiment. Mais quand j’ai présenté le projet, on m’a dit que c’était impossible. Moi, je me suis dit : si on veut, on peut. » Le chalet sort de terre, à son image. Un espace de vie, mais aussi un lieu d’entraînement, avec trampoline et modules. Bâtir cette maison, c’est surtout reconstruire son équilibre. Mettre des fondations là où le sport, par nature, est instable.
En parallèle, il s’engage comme réserviste au 1er Régiment de Chasseurs Parachutistes et obtient le grade de Caporal. Encadrement de stages. Discipline militaire. « À l’armée, tu retrouves un cadre. Ça remet les choses à leur place. » Dans cet univers-là, il n’est plus un rider. Il est un homme parmi d’autres. L’expérience le recentre, l’endurcit autrement.

Et puis il y a le reste. Un stand de crêpes sur un marché d’été, une licence en marketing finalisée à distance, une licence de pilote ULM obtenue par passion, quelques campagnes de mannequinat, une chaîne YouTube pour transmettre et rester connecté à la glisse. « J’ai profité de cette période pour faire tout ce que je n’avais jamais eu le temps de faire. »
Durant ce break, Vince ne tourne pas le dos au sport ; il refuse simplement d’y enfermer toute son identité. Il expérimente, il apprend, il construit, au sens propre comme au figuré. Il découvre qu’il peut exister pleinement en dehors d’un portillon de départ, sans dossard, sans classement. C’est précisément là que le basculement s’opère. En cessant de se définir uniquement par ses résultats, il retrouve l’essence de ce qui l’avait attiré enfant au pied du snowpark : le plaisir brut de rider. Plus libre, plus lucide, plus ancré que jamais.
Poucki, le doudou olympique
Dans sa chambre d’hôtel, au milieu des skis fartés et des combinaisons techniques, il y a un objet qui ne ressemble à rien de ce décor haute performance. Un petit doudou usé par les années. Poucki. « Il est avec moi depuis que je suis né. Il a tout vu. » Vince en parle sans ironie. Ce n’est ni un gimmick médiatique, ni un accessoire folklorique. C’est un fil invisible entre l’enfant parisien arrivé à Font-Romeu et l’athlète qui s’apprête à prendre le départ olympique.
« Des fois je le regarde et je me dis… lui, il a vu le gamin de douze ans qui rêvait des Jeux. Et maintenant il est là, avec moi. »
Dans un univers où tout se mesure (rotations, amplitudes, classements) Poucki rappelle que certaines choses ne se quantifient pas. L’innocence intacte derrière la technicité. Le souvenir que le freestyle est d’abord né d’un émerveillement.

Milan-Cortina 2026 : un athlète détaché mais déterminé
Lorsque nous échangeons avec lui depuis Laax, à quelques jours de sa première participation aux Jeux olympiques d’hiver de 2026, Vince surprend par sa tranquillité. Pas d’euphorie excessive, pas de tension perceptible. Une concentration calme, presque intérieure. Il le reconnaît lui-même : le regard qu’il porte aujourd’hui sur les Jeux n’a plus rien à voir avec celui du jeune rider qui en faisait un absolu.
« Avant, je mettais les Jeux sur un piédestal. On me parlait de médaille, de pression, d’attente. Aujourd’hui, je vois ça différemment. »
Cette évolution n’est pas spontanée. Elle est le fruit d’un travail structuré avec un préparateur mental, entamé après sa période de doute. Apprendre à relativiser. À dissocier performance et identité. À accepter l’incertitude inhérente à son sport. Car le freestyle, plus encore que d’autres disciplines, comporte une part d’aléa. Les conditions météo, la qualité de la neige, l’ordre de passage, un détail à la réception : tout peut basculer en quelques secondes.
« Il y a beaucoup de facteurs que l’on ne contrôle pas. Moi, ce que je contrôle, c’est mon engagement. »
Cette phrase résume tout. Elle marque une rupture avec l’obsession du résultat. Vince ne se définit plus par un classement. Il se définit par son intégrité dans l’effort. C’est précisément ce détachement qui lui redonne de la solidité. Vince ne s’avance pas en favori. Il ne revendique pas une médaille. Il revendique une posture : être pleinement présent, techniquement prêt, mentalement stable. « Je serai concentré. Je ferai le meilleur run possible. Après, le résultat ne change rien à qui je suis. »
Rider global, cœur pyrénéen
« Des fois, mon cerveau cherche les mots en français… » avoue-t-il en souriant.
Français, anglais, espagnol, un peu de catalan appris en Andorre, désormais quelques bases d’allemand : le freestyle a rendu Vince polyglotte. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Derrière ce rider sans frontières, il y a toujours le gamin de Font-Romeu.
Un accent international, oui. Des racines pyrénéennes, surtout.

Au-delà de Milan-Cortina, une autre perspective se dessine déjà : les Jeux de 2030, organisés dans les Alpes françaises. Pour un rider formé dans les Pyrénées, l’idée a une résonance particulière.
« Dans quatre ans, ce ne sera pas la même histoire. Là, je découvre. En 2030, je veux arriver avec un autre statut. »
Au moment de refermer cet échange, une évidence s’impose : un parcours olympique ne se construit jamais seul. Derrière la trajectoire de Vince Maharavo, il y a un territoire, des structures, des entraîneurs, des partenaires privés et des institutions qui ont cru en lui, parfois bien avant que les projecteurs ne s’allument. Des premiers jours à Font-Romeu jusqu’aux tremplins internationaux, son chemin s’est appuyé sur un écosystème local solide (club, station, collectivités, encadrement technique) mais aussi sur des soutiens financiers déterminants dans un sport où l’excellence a un coût.
Le freestyle moderne exige mobilité, encadrement spécialisé, préparation mentale, déplacements constants à l’étranger. Vince en est conscient. Et s’il revendique aujourd’hui une approche plus libre et plus personnelle de la performance, il n’oublie pas que cette liberté a été rendue possible par une confiance partagée.
Dans quelques jours, lorsqu’il prendra le départ olympique, il sera seul au portillon. Mais derrière lui, il y aura bien plus qu’un dossard : un territoire, des soutiens, et une chaîne humaine qui aura rendu ce moment possible. Et quoi qu’il advienne du classement, cette dynamique-là est déjà une victoire.



























