Dans les Pyrénées, une nouvelle génération fait bouger les lignes. Curieuse, audacieuse et profondément attachée à son territoire, elle ne rêve pas seulement de vivre en montagne : elle veut la transformer. « La jeunesse, c’est ce qui permet à une société de se renouveler et de se projeter », rappelle Pierre Torrente, directeur de campus d’excellence des métiers et qualifications du tourisme pyrénéen à l’ISTHIA à Foix en Ariège (Université Toulouse Jean Jaurès). Pour lui, la transition ne se fera qu’avec elle et par elle.
Illustration au travers de deux parcours : à Argelès-Gazost (Hautes-Pyrénées), Olaïa, 30 ans, a créé la Maison de la Montagne, un lieu fédérateur où se rencontrent habitants et professionnels autour de la nature et de la culture pyrénéenne. Aux Angles (Pyrénées Orientales), Lucas, 29 ans, a quitté le BTP pour diriger l’exploitation de la station et s’ancrer durablement dans son village. Leur parcours en dit long : entre engagement, solidarité et quête de sens, ces jeunes incarnent la montagne de demain, vivante, partagée et en mouvement.
Au-delà de la diversité de leurs trajectoires, un point commun se dessine : une approche globale des enjeux de la montagne, où l’activité économique, le lien social, l’environnement et la culture locale sont pensés de manière indissociable. Ce positionnement traduit un basculement culturel profond : les jeunes ne cherchent plus seulement une qualification, mais l’opportunité de contribuer à un modèle de société plus durable, redonnant sens, valeur et perspectives à la montagne.
Olaïa CALDERON, la jeunesse pyrénéenne qui bâtit des ponts entre les montagnes
À seulement trente ans, Olaïa incarne cette nouvelle génération pyrénéenne intrépide, curieuse et profondément engagée pour son territoire. Franco-espagnole, bilingue, elle a grandi entre deux cultures et deux versants des Pyrénées, avec une conviction chevillée au corps : la montagne doit être un espace de partage, de transmission et de sens. Après un parcours remarquable dans l’audiovisuel (passée par France 24 puis Eurosport, où elle gérait la logistique d’événements sportifs d’envergure mondiale), elle quitte Paris et sa vie urbaine trépidante pour revenir « à la montagne ».

Un accident de parapente en 2020 bouleverse sa trajectoire : immobilisée plusieurs mois, elle décide de réinventer son rapport à la vie et à son territoire. « J’ai eu l’idée de la Maison de la Montagne sur un lit d’hôpital », confie-t-elle avec simplicité. « J’ai compris que je voulais créer un lieu où les gens se retrouvent, échangent, apprennent et s’inspirent. » Ce projet ambitieux, qu’elle mûrit puis présente à la mairie d’Argelès-Gazost, prend la forme d’une bâtisse rénovée collectivement, devenue en quelques mois un véritable laboratoire d’idées pyrénéen. « La mairie m’a proposé une villa à retaper. Quand je l’ai visitée, j’ai dit : il n’y a pas un peu de travaux ? En fait, il y en avait beaucoup ! Mais j’ai plongé dans l’aventure. »

Sous son impulsion, la Maison de la Montagne devient un lieu multiple : café, espace de coworking, salle de conférences, centre d’information sur la sécurité en montagne et pôle d’événements. Depuis l’ouverture, elle y a organisé près de quarante événements sur la biodiversité, le pastoralisme, l’agriculture ou la météorologie. « On voulait parler d’environnement, mais aussi de l’humain, du lien, de la culture montagnarde. Ici, des guides, des pisteurs, des accompagnateurs viennent boire un café ensemble. Certains ne se parlaient pas avant, et maintenant ils échangent, ils rigolent. C’est ça, la réussite du projet. »

Sa vision dépasse le local : Olaïa pense en réseau, en transversalité. Elle fédère les acteurs publics et privés, les élus et les passionnés autour d’une ambition commune : inventer une montagne vivante, quatre saisons, qui crée de l’emploi et du lien social. « Dans les Pyrénées, beaucoup de contrats sont encore de deux à trois mois. Notre mission, c’est d’imaginer des emplois sur l’année, de garder les jeunes ici. » Elle évoque déjà des projets de duplication du concept dans d’autres départements, de la Haute-Garonne aux Pyrénées-Orientales, voire un jour jusqu’aux Alpes.

Mais au-delà des chiffres et des structures, c’est son énergie, sa bienveillance et sa foi dans la jeunesse qui impressionnent. « On n’a rien inventé », dit-elle en souriant. « Mon grand-père faisait déjà du trail il y a quatre-vingts ans. Ce qu’on fait aujourd’hui, c’est renouer avec ce sens du collectif, cette façon de vivre la montagne. » Par son audace, son authenticité et sa capacité à fédérer, Olaïa illustre magnifiquement cette jeunesse pyrénéenne qui refuse de choisir entre modernité et tradition, entre engagement et plaisir. Une jeunesse qui, plutôt que de fuir, revient, restaure et relie.
Lucas CHARLES, 29 ans : un enracinement choisi au cœur des Angles
À vingt-neuf ans, Lucas CHARLES fait partie de cette génération pyrénéenne qui a choisi de construire sa vie au cœur des montagnes, après une première carrière citadine pleine de promesses. Originaire de Limoges et issu d’une formation dans le bâtiment et le BTP, il intègre Eiffage Construction à Bordeaux, où il restera près de dix ans. « J’y ai passé neuf belles années, où j’ai appris beaucoup de choses et rencontré de belles personnes. C’était vraiment mon métier de prédilection », raconte-t-il avec reconnaissance.

Mais derrière cette réussite professionnelle se cache un attachement viscéral à la montagne. « Depuis tout jeune, pendant mes vacances scolaires, je venais travailler l’hiver comme perchman, en animation, sur les remontées mécaniques… » confie-t-il. Ses racines de coeur catalanes, son goût du grand air et la relation intime qu’il a tissée avec le territoire des Angles l’ont toujours ramené ici, dans ce village perché où il se sent “chez lui”.
L’occasion se présente lorsqu’un poste à responsabilité s’ouvre dans la station. « J’ai vu que le poste se libérait, et je me suis dit : pourquoi pas ? » explique-t-il simplement. Après plusieurs échanges avec Jérôme Meunier, Directeur de la Régie des Angles, il prend la tête de l’exploitation. « Ce qu’il voulait, c’était quelqu’un d’humain, capable de manager une grande équipe avec bienveillance. Cette expérience, je l’avais avec Eiffage, mais ici, c’est à une autre échelle. Aujourd’hui, on monte à 140 ou 150 salariés en hiver. J’ai pris le challenge, et je m’y plais à fond. »

Installé désormais au village, où il vient d’acheter une maison, Lucas s’investit pleinement dans la vie locale. « On est un vrai village soudé. Il y a une solidarité incroyable entre la régie, la mairie, les socio-pros, les écoles de ski, les associations… Tout le monde se connaît et s’entraide. C’est pour ça que je suis aux Angles. C’est un super village », dit-il avec un large sourire.
S’il reconnaît que le passage de Bordeaux à un village de 600 habitants a représenté un changement radical, il ne le vit pas comme un renoncement, mais comme un accomplissement. « Je suis venu humblement, à l’écoute. Je ne suis pas là pour donner des leçons, mais pour apprendre, construire avec les autres. J’ai été extrêmement bien accueilli et intégré » » Cette approche, lucide et ouverte, lui a permis de gagner la confiance de ses équipes et de ses pairs.

Formé au rugby et issu d’une famille où la valeur du travail et de la solidarité est essentielle, Lucas incarne cette jeunesse montagnarde réaliste mais passionnée, qui croit à la valeur du travail bien fait et au collectif. Il observe d’ailleurs une tendance de fond : « Beaucoup de mes amis d’enfance étaient partis vers les villes. Aujourd’hui, ils reviennent. Ils réintègrent différents métiers ou montent leur entreprise en montagne. Ils veulent élever leurs enfants ici, dans un cadre exceptionnel, avec cette solidarité qu’on ne trouve pas ailleurs ».
Pour lui, la montagne n’est pas un refuge isolé, mais un lieu de vie rythmé et plein de vitalité. « On ne s’ennuie jamais ici », affirme-t-il. « L’hiver, la station est en effervescence, on a des événements sans arrêt. Puis arrive le printemps, plus calme, qui permet de souffler, de randonner, de profiter du cadre. Ensuite, l’été repart fort avec le vélo, la luge, les activités. Il y a un bon compromis, un vrai équilibre de vie. »

À travers son parcours, Lucas témoigne d’une jeune génération pyrénéenne qui réinvente la notion même de réussite : celle qui ne se mesure pas à la hauteur des tours d’une grande ville, mais à la force du lien humain, à la beauté d’un engagement durable et à la satisfaction de participer, concrètement, à la vie d’un territoire. Une génération qui fait le choix courageux de vivre en montagne par conviction.
Monter en compétences : le rôle des universités pyrénéennes
Au cœur de cette dynamique de renouveau, les établissements d’enseignement supérieur jouent un rôle structurant, en particulier le centre universitaire de l’Ariège à Foix, antenne de Université Toulouse – Jean Jaurès, qui s’est affirmé comme un véritable laboratoire de la transition en montagne. « Nous travaillons sur la question de la transition des territoires d’une manière générale, et des territoires de montagne en particulier », explique Pierre Torrente. Le campus articule étroitement recherche académique, expérimentation de terrain et ancrage local, avec une ambition claire : former des jeunes capables d’intervenir concrètement dans les mutations en cours. « Nous avons un souci d’être très proche des acteurs de terrain, à la fois par nos travaux de recherche, nos interventions dans les comités de pilotage, et par les projets menés par les étudiants. »

Chaque année, les formations proposées à Foix s’appuient sur des ateliers pédagogiques commandités par des collectivités, des entreprises ou des structures institutionnelles, offrant aux étudiants une immersion dans la réalité des territoires. « Les étudiants travaillent sur de vraies commandes, et les commanditaires sont régulièrement impressionnés par la qualité de leurs productions », souligne-t’il. Parmi les réalisations récentes figurent un guide d’accompagnement à la transition des territoires de montagne pour le PETR de l’Ariège, des études pour l’Agence des Pyrénées, ou encore des projets dans le cadre de programmes européens comme PITON (Pyrénées Innovation Transition Holistique de la Montagne) portés par l’Agence des Pyrénées.
Cette pédagogie par projet, complétée par de nombreux stages et mémoires de recherche, favorise l’émergence de compétences opérationnelles immédiatement mobilisables dans les territoires. Pierre Torrente regrette toutefois que ces travaux restent encore trop peu consultés par les décideurs : « Nous avons des mémoires de Master 2 très qualitatifs, avec des propositions très concrètes, qui pourraient offrir des clés de compréhension aux opérateurs locaux, mais qui sont rarement exploités. » Ce gisement de savoirs, combinant rigueur scientifique et ancrage local, constitue pourtant un levier précieux pour accélérer la transition et donner envie aux jeunes diplômés de s’ancrer durablement dans les Pyrénées.
Former, ancrer, transformer : deux leviers pour retenir la jeunesse dans les Pyrénées
Cette montée en compétences ne serait toutefois pas complète sans une implication directe des jeunes dans des actions concrètes de transition. C’est précisément l’objectif des dispositifs portés par le Campus des Métiers et des Qualifications d’Excellence du Tourisme Pyrénéen, qui fédère les établissements secondaires et supérieurs du massif autour de projets communs. L’un des plus emblématiques est la Charte Zéro Déchet, lancée en lien avec l’Agence des Pyrénées et l’antenne pyrénéenne Mountain Riders. « On ne peut pas penser l’avenir, et notamment les questions de transition, sans associer la jeunesse. Sinon, on risque de mener des actions ponctuelles qui s’éteindront si elles ne sont pas relayées demain par les jeunes qui seront à notre place », insiste Pierre Torrente.

Prévu à partir de 2026, ce programme proposera des demi-journées de sensibilisation départementales réunissant lycéens, étudiants et professionnels déjà engagés dans ces démarches, afin d’inscrire la réduction des déchets et la gestion raisonnée des ressources comme des réflexes naturels chez les futurs acteurs du tourisme. Pierre Torrente souligne que ce travail touche à des enjeux culturels profonds : « Pendant longtemps, la question des déchets n’était pas perçue comme une priorité dans les espaces montagnards. On est au bout d’un cycle. Désormais, il faut recréer l’idée que la montagne a de la valeur, et cela passe aussi par le respect de son environnement. »
Dans un registre plus économique, une autre initiative vise à faciliter le passage du statut d’étudiant à celui de jeune professionnel en montagne : la Fabrique des Métiers du Tourisme de Montagne. Ce projet en cours de structuration, conduit avec l’Agence d’Attractivité de l’Ariège et l’Agence des Pyrénées, ambitionne de créer un guichet unique pour accompagner les jeunes dans leurs premiers pas professionnels. « L’idée est de transformer le parcours du combattant administratif en un processus accessible et localisé, près du lieu de formation », explique-t’il. Il s’agirait d’offrir aux jeunes un accompagnement juridique, économique et technique pour concrétiser leurs projets, en intégrant les dispositifs existants comme Pépite France (dispositif national d’appui à la création d’entreprise étudiante).
Ces initiatives traduisent une conviction forte : pour que les jeunes choisissent de rester dans les Pyrénées, il faut leur donner les moyens d’y construire à la fois leur vie professionnelle et leur vie personnelle. « Nos étudiants reviennent souvent à l’université après leur diplôme, comme s’ils avaient besoin de ce repère pour franchir le pas. Si on crée un écosystème d’accompagnement à proximité, alors certains qui n’auraient jamais envisagé de rester en montagne décideront de s’y installer », estime t’il.



























