Le 30 octobre 2025, plus d’une centaine de personnes s’est pressée dans le cadre du Xplore Alpes Festival, rendez-vous majeur du cinéma et de la culture de montagne. Sur scène, l’équipe de la Compagnie des Alpes (CDA) s’apprête à présenter pour la première fois au grand public La Faille, une fiction courte au ton singulier, mêlant anticipation et réflexion collective.

Dès la fin de la projection, la salle de cinéma de Bourg-Saint-Maurice a plongé dans le silence. Pas un silence d’indifférence : un silence dense, habité, de ceux qui suivent les œuvres qui touchent juste. « On sentait que les gens réfléchissaient », confie un collaborateur de la CDA impliqué dans la production du film. « C’est peut-être le plus beau compliment qu’on pouvait recevoir : ce film ne livre pas des réponses toutes faites, il provoque le questionnement. »

La Faille, un projet qui dépasse la fiction

Pour Véronique, assistante de direction et témoin privilégiée de la création du film, La Faille est une œuvre ouverte, un support de réflexion.« Je connais le film depuis ses débuts, j’ai vu toutes les versions, toutes les discussions. Mais ce soir-là, quelque chose a basculé : Il n’appartenait plus à ceux qui l’avaient fait. Il appartenait à ceux qui le regardaient ».

Elle parle volontiers d’un No Life Side Project, une manière de signifier que La Faille a dépassé le cadre du film pour devenir quelque chose de plus grand : un espace de réflexion. « Ce n’est plus juste un outil interne, c’est une manière de parler autrement de notre trajectoire commune, de la place de l’humain dans la montagne. »

Avant la projection, plusieurs capsules vidéo ont permis d’introduire le contexte : David Ponson, Directeur de la division Domaines skiables et Activités Outdoor de la Compagnie des Alpes, y parle de l’importance du récit collectif dans la transition des territoires. Christelle Delmas, autrice, revient sur la construction du scénario, et Stéphane Labranche, sociologue du climat, explique comment la fiction peut devenir un outil de sociologie appliquée. « Cette mise en contexte était essentielle, » explique le collaborateur de la CDA. « Grâce à ces témoignages, le public est entré dans la court-métrage en sachant qu’il allait assister à une œuvre de fiction, certes, mais ancrée dans des problématiques très concrètes — celles que nous vivons tous, dans nos métiers et dans nos vallées. »

Film La Faille présenté au grand public le 30 octobre 2025 à Bourg Saint Maurice
Film La Faille présenté au grand public le 30 octobre 2025 à Bourg Saint Maurice

Le pari était risqué : aborder des questions environnementales et sociales par la voie de la fiction, sans tomber dans la morale ni la propagande. Mais la stratégie s’est révélée payante : le film a suscité la curiosité, l’émotion et l’envie d’échanger.

Un public très à l’écoute

Le public réuni à Bourg-Saint-Maurice incarne la diversité des mondes qui composent la montagne : responsables de stations, élus locaux, guides, chercheurs, saisonniers, enseignants et familles du territoire. Tous ont en commun la curiosité, l’attachement à leur environnement et une envie sincère de comprendre ce que la fiction peut leur dire du réel.

À la fin de la projection, les mains se lèvent aussitôt. Les échanges sont spontanés, francs, souvent passionnés. On interroge la portée du scénario, les choix de mise en scène, mais aussi les conséquences concrètes : que faire ? comment agir ? quelle place pour l’humain dans les stations de demain ? « Il n’y a pas eu un seul temps mort », se souvient Véronique. « Les questions se suivaient naturellement. On sentait que les gens voulaient comprendre, débattre, participer. »

Parmi les interventions, celle de Martine BLANC, Maire de Pralognan-la-Vanoise résonne tout particulièrement, rappelant « que l’action publique ne pouvait plus ignorer le besoin d’écoute et de coopération ».

Certaines questions frappent par leur acuité. Une spectatrice souligne l’absence de référence à la biodiversité : ni faune, ni flore, ni végétation dans le récit. « « Nous avons fait le choix de ne pas focaliser la fiction sur un ou plusieurs sujets spécifiques mais bien d’être le plus large possible. Bien entendu, la faune et la flore font partie du questionnement, tout comme l’ensemble des autres composantes du milieu montagnard » » reconnaît la Compagnie des Alpes.

Dans la salle, les regards se croisent, les idées fusent : on assiste à un débat citoyen. Et les témoignages recueillis à la sortie confirment cette impression. « C’est un film qui ne laisse pas indifférent », explique une spectatrice. « Il dérange un peu, il interroge, mais c’est exactement ce dont on a besoin. »
« Ce que je trouve génial, c’est qu’on réunit tout le monde autour d’un sujet commun, et qu’on peut construire quelque chose ensemble »,
souligne un autre participant.
« Ce film est un prétexte intelligent : il permet d’ouvrir la parole. On sort du simple constat pour aller vers la discussion. »

La jeunesse en première ligne

Au milieu de ce public attentif, un jeune homme prend la parole. Pacôme Combreas, 22 ans, alternant au sein de Val d’Isère Téléphériques, et originaire de La Plagne. Il représente cette génération qui n’a pas connu la montagne d’hier, mais qui veut encore croire en celle de demain « Je suis venu parce que ça parlait de la montagne du futur, » dit-il avec sincérité. « Et comme j’y travaille déjà, je me demande quel rôle on aura. »

Son témoignage, empreint d’authenticité, met en lumière une dimension essentielle du film : sa capacité à toucher les jeunes. « L’avenir de la montagne est presque un sujet tabou, mais la fiction permet d’en parler différemment. On n’est pas dans une conférence, on n’écoute pas un discours. On ressent. »

Au moment des échanges, Pacôme prend la parole avec une idée qui surprend par sa simplicité et son bon sens : «Et si on en faisait un dessin animé ? Ce serait une manière de parler de ces sujets aux enfants des vallées, ceux qui vivent ici toute l’année et qui aiment profondément leur montagne.»

Sa proposition, accueillie par des sourires et des hochements de tête, fait rapidement écho dans la salle. D’autres participants la reprennent, la prolongent, l’imaginent déjà.

Film La Faille présenté au grand public le 30 octobre 2025 à Bourg Saint Maurice
Film La Faille présenté au grand public le 30 octobre 2025 à Bourg Saint Maurice

D’autres participants la reprennent, la prolongent, l’imaginent déjà. « On sent que ce film est un point de départ, pas une fin », dira un spectateur à la sortie. « Il donne envie de continuer la conversation, d’imaginer d’autres formats, d’autres façons de raconter. »
« La fiction, quand elle est bien utilisée, c’est un outil puissant », renchérit une étudiante en géographie. « Elle permet de sortir du cadre, d’aborder des sujets que les mots seuls n’auraient pas su dire. »

La Faille devient alors un moteur d’imagination collective, un déclencheur d’idées, un lieu de passage entre la fiction et l’action. Il prouve qu’une œuvre de fiction, quand elle trouve le bon ton, peut rallumer une énergie créative bien réelle — celle d’une génération prête à s’emparer de la montagne pour la réinventer.

« On est en panne de modèles, mais aussi en panne d’imaginaire », confie un jeune participant. « Et c’est exactement là que ce film a un rôle : il nous redonne le droit d’imaginer à nouveau. »

« Les jeunes ont un rapport affectif très fort au territoire, » ajoute Pacôme. « Ils entendent leurs parents et leurs grands-parents raconter la neige d’autrefois, les hivers plus longs. Ce film, pour moi, c’est un pont entre ces générations. »

Une montagne qui se regarde en face

Au fil des échanges, une évidence s’impose : La Faille est un moment suspendu où une communauté se découvre à travers le regard des autres. « Personne ne parlait pendant la séance, pas un chuchotement » raconte l’un des participants. « Ce niveau d’attention, c’est devenu rare. On sentait que les gens avaient besoin de cette parenthèse, d’un moment de respiration. »

Cette respiration, c’est aussi celle d’une montagne qui doute, mais refuse la résignation. « Nous ne sommes pas là pour donner des leçons, » insiste la Compagnie des Alpes. « Nous voulons simplement montrer que chacun peut se mettre en mouvement, à sa manière. »

Pacôme, lui, en donne une lecture générationnelle : « Nos grands-parents ont construit les stations avec courage et passion. À nous, maintenant, d’inventer la suite, sans renier ce qu’ils ont fait. Ce film nous donne envie de continuer cette histoire, mais différemment. »

Ce dialogue entre passé et futur, au cœur du Xplore Alpes Festival, illustre parfaitement l’esprit de la soirée : un espace de croisement entre émotion, raison et mémoire, où la montagne se pense comme un bien commun à réinventer.

Un pas de côté salutaire

Au-delà de la projection, La Faille révèle une posture nouvelle de la Compagnie des Alpes : celle d’un acteur qui choisit d’affronter les grandes questions, sans détour ni artifice. Plutôt que des chiffres, elle propose un récit. Plutôt qu’un bilan, une émotion.

Dans un contexte où la montagne est souvent perçue à travers les prismes du tourisme ou de l’économie, cette œuvre propose un autre regard : celui d’un territoire sensible, habité, qui cherche à se réinventer sans perdre son âme. Le pari est audacieux, mais salué. « La montagne n’a jamais autant eu besoin d’imaginaire, » confie un collaborateur de la CDA. « Les plans d’action sont nécessaires pour imaginer et construire la suite mais pour trouver leur pleine réussite et susciter une adhésion la plus large possible, il est intéressant qu’ils soient accompagnés de récits, d’émotions, de voix. »

« Ce film agit comme une faille au sens géologique : une ouverture, une fracture fertile qui laisse passer la lumière. Ce n’est pas la fin d’une aventure, » conclut Véronique avec un sourire. « C’est, au contraire, le début d’une conversation. »