À première vue, son parcours pourrait sembler atypique : une ingénieure en aéronautique devenue directrice d’un téléphérique urbain emblématique, au cœur de Grenoble. Mais derrière ce virage professionnel se dessine une trajectoire limpide — celle d’une femme guidée par la curiosité, la rigueur et un attachement viscéral à la montagne.

Depuis 2018, Patricia Gallois dirige la Régie du Téléphérique Grenoble Bastille, ce fil aérien qui relie la ville à son fort perché, symbole du patrimoine isérois. Entre technique, management et vision territoriale, elle incarne une génération de dirigeantes pour qui l’altitude n’est pas un défi, mais un état d’esprit.

Dans cet entretien, elle évoque sans détour ses convictions, ses passions et sa manière de conjuguer exigence et humilité. De ses débuts dans le spatial à son engagement pour une montagne plus vertueuse, Patricia Gallois se raconte avec une sincérité rare. Une conversation à ciel ouvert, entre câbles d’acier, sommets enneigés et valeurs humaines profondément ancrées.

Patricia GALLOIS, pouvez-vous nous parler de vous et de votre parcours professionnel ?

Je m’appelle Patricia Gallois, j’ai 57 ans et je suis de formation ingénieure généraliste, diplômée d’une école parisienne avec une spécialisation en aéronautique et espace. J’ai débuté ma carrière dans le domaine du spatial, un univers qui me passionnait et dans lequel j’aurais sans doute continué si la vie ne m’avait pas conduite ailleurs. Lorsque j’ai rencontré mon mari, originaire de Savoie, j’ai choisi de le rejoindre dans la région, en faisant le deuil d’un avenir dans l’aéronautique. Mais je ne l’ai jamais regretté : la montagne offrait d’autres horizons, d’autres défis, et surtout un cadre de vie auquel je me suis profondément attachée.

En arrivant en région Auvergne-Rhône-Alpes, j’ai complété mon parcours d’ingénieure par une formation en gestion d’entreprise, qui m’a permis d’élargir mes compétences et de m’ouvrir à d’autres responsabilités. Après la naissance de mes deux enfants, mon parcours s’est orienté vers des fonctions à dominante commerciale, communication et marketing, où j’ai pu développer une vision plus transversale du management et de la stratégie.

En 2008, j’ai intégré la Bastille de Grenoble en tant qu’assistante de projet travaux du directeur. Ce fut une période décisive : au-delà de l’aspect technique, j’ai découvert un site patrimonial exceptionnel et un téléphérique unique en son genre. Au fil des années, je suis littéralement tombée amoureuse du lieu et de son histoire. À la disparition du directeur en 2013, la gouvernance ayant évolué, j’ai choisi de retourner dans le secteur privé, mais toujours en lien avec le milieu montagnard.

Lorsque le poste de direction de la Régie du Téléphérique de Grenoble Bastille (RTGB) a été déclaré vacant en 2018, j’ai un peu hésité à candidater. Ma double compétence – technique et managériale – ainsi que ma connaissance intime du site ont sans doute pesé dans la balance : parmi 18 candidatures, la mienne a été retenue. J’ai alors pris la direction de cet Établissement Public Industriel et Commercial dépendant de la Ville de Grenoble, dont la mission est double : exploiter et entretenir le téléphérique tout en valorisant et animant le fort de la Bastille.

"Les bulles" de Grenoble
« Les bulles » de Grenoble

Aujourd’hui, je dirige une équipe d’une vingtaine de salariés passionnés, investis au quotidien dans la sécurité, la maintenance et l’accueil des visiteurs. Le téléphérique, qui a fêté ses 90 ans, fonctionne plus de 4 000 heures par an, ce qui en fait une remontée mécanique singulière par son amplitude d’ouverture, son positionnement urbain et son âge : 90 ans en 2024 !

Mon rôle consiste à concilier sécurité, patrimoine et attractivité touristique, dans une démarche exigeante mais enthousiasmante. Ce parcours, construit pas à pas entre technique, management et passion du territoire, m’a permis de donner tout son sens à ma carrière : rester fidèle à mon profil d’ingénieure tout en m’ancrant profondément dans l’univers de la montagne et du service public.

Patricia GALLOIS, quelles sont vos passions ?

À 57 ans, mes passions se sont affirmées autour de deux grands axes : le travail et la montagne. Cela peut sembler étonnant de citer le travail en premier, mais c’est une réalité : j’aime profondément ce que je fais. J’aime apprendre, comprendre, résoudre, transmettre. Sans doute est-ce lié à ma formation d’ingénieure : dès les premières années d’école, j’ai acquis cette rigueur et cette curiosité intellectuelle qui me poussent à aller au fond des choses. Aujourd’hui encore, cette exigence me porte au quotidien. Travailler m’anime, non pas par obligation, mais par goût du défi, de la construction et du collectif.

Patricia Gallois et ses amies de promotion de l'EPF et sculture de sa fondatrice
Patricia Gallois et ses amies de promotion de l’EPF et sculture de sa fondatrice

L’autre grande passion de ma vie, c’est la montagne — sous toutes ses formes et à toutes les saisons. Je suis skieuse, randonneuse, et j’ai longtemps pratiqué le parapente, une activité que j’ai mise entre parenthèses lorsque je suis devenue maman, mais qui reste une expérience marquante. J’aime l’itinérance en montagne, ces parcours sur plusieurs jours qui permettent de se reconnecter à l’essentiel, d’éprouver le corps et de nourrir l’esprit. J’ai eu la chance de gravir quelques sommets, dont le Mont-Blanc, une aventure qui reste un souvenir très fort, parce qu’elle symbolise la persévérance et l’accomplissement après plusieurs tentatives.

J’ai aussi toujours aimé les défis sportifs personnels. J’ai par exemple coché la case « marathon » : je l’ai couru à mon rythme, en cinq heures, sans performance chronométrique, mais avec la satisfaction d’avoir mené le projet jusqu’au bout. Mon prochain défi, que je garde en tête, serait de participer à un triathlon — une façon de combiner la natation, le vélo et la course à pied, trois disciplines que je pratique déjà.

Patricia Gallois - ski aux 7 Laux
Patricia Gallois – ski aux 7 Laux

Enfin, une part importante de mon équilibre vient de mon engagement bénévole. J’aime donner du temps à des causes qui ont du sens. Je participe régulièrement à des actions locales, notamment dans une exploitation maraîchère bio ou auprès de viticulteurs. Je suis aussi bénévole sur des événements sportifs, surtout quand ils se déroulent en montagne. J’ai par exemple contribué à l’organisation de l’UT4M ou encore aux Championnats du monde de ski de Méribel-Courchevel, et j’ai eu la chance d’être bénévole aux Jeux Olympiques de Paris. Ces expériences sont très fortes humainement : elles nourrissent le lien social, la transmission et la fierté d’appartenir à un territoire dynamique.

Patricia Gallois - temps bénévole dans les vignes
Patricia Gallois – temps bénévole dans les vignes

Quelles sont vos motivations ? Pourquoi vous levez-vous le matin ?

Je me lève chaque matin avec une motivation profonde : le sentiment d’utilité et le plaisir de retrouver mon équipe. Ce qui me pousse, c’est la conviction que ma présence compte, que mes décisions ont un impact concret sur le bon fonctionnement du téléphérique et sur l’expérience de celles et ceux qui le découvrent. Je sais que mes collaborateurs m’attendent souvent pour arbitrer, trancher, accompagner, et j’aime cette dynamique. J’aime ce lien humain, ce va-et-vient permanent entre réflexion collective et prise de décision.

Il y a aussi une forme de fierté partagée : voir les équipes réussir, constater qu’un projet aboutit, que les choses se déroulent comme on les a pensées ensemble. Ces moments où l’on se dit « on y est arrivé » sont ma plus belle récompense. Quand je vois mes salariés heureux de leur travail, ou lorsqu’ils me présentent un chantier mené à bien, je me dis que l’énergie investie a du sens.

Patricia Gallois
Patricia Gallois

Et puis, il y a l’attachement à ce lieu unique. Certains jours, je m’accorde le temps de monter dans une cabine, simplement pour observer les voyageurs, écouter leurs remarques, ressentir leur émerveillement. Voir leurs yeux briller à l’arrivée au sommet de la Bastille, c’est un privilège que je ne prends jamais pour acquis. Ce téléphérique est une part de l’histoire de Grenoble, et je me sens dépositaire de cette responsabilité.

Enfin, je crois que mes motivations tiennent aussi à l’environnement dans lequel j’évolue. La Bastille, c’est un site exceptionnel — un véritable balcon sur la ville. Organiser une réunion, un rendez-vous ou simplement commencer sa journée là-haut, c’est une source d’énergie incroyable. Ce panorama, cette lumière, ce cadre naturel en plein cœur de l’urbain… tout cela contribue à rendre le travail plus inspirant.

Patricia GALLOIS, quelle est votre plus grande satisfaction ?

Ma plus grande satisfaction est de voir mes enfants s’épanouir dans des vies et des métiers qui leur ressemblent, faits de passion, de sens et d’engagement. Ma fille est monitrice de ski et architecte d’intérieur, mon fils doctorant chercheur dans le domaine de l’olympisme, la politique et du sport. Les voir heureux, accomplis, animés par le goût de leur métier, c’est une immense fierté. Je me dis alors que, quelque part, j’ai réussi à leur transmettre une valeur essentielle : celle du travail passion, de l’investissement sincère et du plaisir à faire les choses sérieusement, sans compter son temps.

Sur le plan professionnel, mes satisfactions sont plus diffuses, mais tout aussi fortes. Elles se nichent dans ces reconnaissances discrètes mais sincères : un salarié qui me remercie à la fin d’un projet, un conseil d’administration qui souligne la qualité du travail accompli, ou encore le maire de Grenoble qui, lors d’une rencontre, me félicite pour la gestion du site et la qualité de l’accueil. Ces gestes, ces paroles, même simples, ont beaucoup de valeur à mes yeux. Ils rappellent que le travail collectif, quand il est bien mené, laisse une empreinte positive.

Fête de la Bastille - Grenoble
Fête de la Bastille – Grenoble

Je suis également fière de la crédibilité technique et managériale que j’ai pu construire dans un univers parfois exigeant, voire sceptique au départ. Être aujourd’hui identifiée et respectée dans mon domaine, c’est une reconnaissance qui me touche d’autant plus que le chemin a été long, fait de rigueur et de persévérance.

Patricia GALLOIS, avez-vous des regrets ?

Je ne vis pas avec de véritables regrets, mais si je devais en formuler un, ce serait peut-être de ne pas avoir poussé plus loin mes capacités sportives quand j’étais plus jeune. J’ai toujours aimé le sport, j’ai toujours eu cette envie de bouger, d’apprendre, d’essayer… mais je suis restée une « touche à tout ». Je n’ai jamais vraiment cherché à performer, à me spécialiser dans une discipline précise, ni à viser un niveau d’excellence. Peut-être qu’avec un peu plus d’encadrement ou de détermination à ce moment-là, j’aurais pu atteindre un meilleur niveau, avoir des médailles, ou simplement ressentir cette satisfaction du dépassement pur. C’est un petit regret, pas un remords, mais une pensée récurrente : j’aurais aimé m’impliquer davantage dans un sport, aller plus loin dans la performance.

Patricia Gallois - Chamonix Zermatt
Patricia Gallois – Chamonix Zermatt

En parallèle, je me rends compte que cette diversité d’expériences m’a aussi permis d’avoir une relation plus ouverte au mouvement, à la nature, à l’effort libre. Donc je n’ai rien perdu, mais je garde cette nuance.

En revanche, s’il y a quelque chose dont je suis particulièrement fière, c’est mon engagement solidaire. Depuis une vingtaine d’années, je parraine une jeune fille au Népal à travers une association. Je l’ai connue alors qu’elle était enfant, et aujourd’hui elle a presque vingt ans. La voir grandir, s’épanouir, recevoir ses lettres écrites en anglais où elle raconte sa vie, ses progrès, ses études, me touche profondément. C’est une belle aventure humaine : en donnant 30 € par mois, une somme modeste, j’ai le sentiment d’avoir participé concrètement à la construction d’un avenir. Cela relativise tout le reste : il n’y a pas de plus grande satisfaction que de savoir qu’on a pu changer, même un peu, la trajectoire de quelqu’un.

Je me suis aussi fixé des règles de vie que je considère comme des engagements personnels. Par exemple, je limite mes voyages en avion à un par an, parce que je suis consciente de l’impact environnemental. J’ai beaucoup voyagé, j’en ai profité, mais aujourd’hui, je veux adopter une forme de cohérence avec mes convictions. Je privilégie les produits bio, les circuits courts, les modes de déplacement plus doux. Ce ne sont pas des gestes spectaculaires, mais ils participent à un équilibre intérieur.

Patricia Gallois en ski de randonnée à La Feclaz
Patricia Gallois en ski de randonnée à La Feclaz

Alors non, je n’ai pas de regrets profonds. J’ai plutôt un sentiment de gratitude pour le chemin parcouru et la possibilité de m’engager, à ma mesure, pour ce en quoi je crois.

Si vous aviez une liste de trois vœux pour la montagne, quels seraient-ils ?

Si j’avais trois vœux à formuler pour la montagne, le premier serait sans hésitation que les glaciers cessent de régresser. Parce que sans eux, la montagne perd une part de son âme, de son équilibre et de sa beauté. Les glaciers sont des marqueurs puissants du changement climatique, et les voir reculer année après année est une profonde tristesse. Si je pouvais exaucer un vœu, ce serait celui-là : que la montagne retrouve sa neige, son eau, sa pureté, et que les saisons reprennent leur rythme naturel.

Mon deuxième vœu concernerait le respect et la modération. J’aimerais que l’on arrête de construire sans discernement, de multiplier ces « lits froids » qui défigurent les paysages et trahissent un certain déséquilibre entre l’économie et le bon sens. La montagne n’a pas vocation à être un produit de consommation. Elle doit rester un espace vivant, habité, respirant. J’aimerais qu’on retrouve une forme de sobriété dans l’aménagement, une approche plus cohérente entre biodiversité, habitat et attractivité touristique.

VIa ferrata de La Bastille
VIa ferrata de La Bastille

Enfin, mon troisième vœu serait que la montagne devienne véritablement vertueuse, dans tous les sens du terme. Une montagne qui donne, mais à qui l’on rend. Quand je marche plusieurs jours en refuge, je mesure tout ce qu’elle m’offre — le silence, la beauté, la force intérieure — et je me demande souvent comment, à mon échelle, je peux lui rendre ce qu’elle m’apporte. Pour moi, la montagne devrait fonctionner dans une logique « gagnant-gagnant », où l’humain n’exploite pas, mais coopère avec son environnement.

Cela passe aussi par des choix de mobilité plus responsables. J’ai mal au cœur quand j’entends qu’on abandonne certaines lignes de train vers les vallées, alors qu’on devrait au contraire développer ces ascenseurs valléens, ces alternatives à la voiture qui faciliteraient l’accès tout en réduisant l’empreinte carbone. Ce dernier kilomètre, qu’on fait encore trop souvent en voiture, symbolise ce qu’il nous reste à réinventer.

Patricia GALLOIS, comment voyez-vous la suite ?

Je me projette très naturellement en montagne, c’est une évidence pour moi. C’est là que je me sens à ma place, dans un environnement à la fois exigeant, inspirant et profondément humain. Je me vois poursuivre encore quelques années à Grenoble, car il y a ici de beaux projets à mener, des aménagements à consolider et des déploiements à achever, aussi bien autour du téléphérique que du site de la Bastille. Je ressens encore beaucoup d’élan, beaucoup de choses à accomplir avant de tourner la page.

Mais à moyen terme, j’aimerais pourquoi pas terminer ma carrière dans une station de montagne, plutôt petite ou moyenne, à taille humaine. Ce que j’aimerais, c’est un territoire où l’on peut conjuguer proximité, authenticité et innovation douce, où chaque décision se prend en regardant la montagne et non depuis un bureau éloigné. J’aimerais y apporter ce que j’ai appris ici : le sens du collectif, la rigueur technique, la gestion d’un site touristique emblématique, tout en y intégrant une dimension neige et nature plus marquée.

Mon horizon professionnel, je le vois donc dans la continuité, mais avec un pas de plus vers l’altitude — au sens propre comme au sens figuré. Prendre de la hauteur, élargir le champ d’action, et peut-être transmettre à d’autres ce que j’ai eu la chance d’apprendre.

Et puis, je me vois aussi continuer à m’engager dans les réseaux qui m’ont tant apporté. Je suis vice-présidente de la commission des téléphériques urbains, touristiques et industriels au sein de Domaines Skiables de France, et membre du réseau des Sites emblématiques de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Ces deux cercles professionnels m’ont énormément nourrie, que ce soit par les échanges, le partage de bonnes pratiques ou la richesse humaine qu’ils représentent. J’y trouve une énergie et une inspiration précieuses. C’est aussi ma manière de rendre ce que j’ai reçu — je crois beaucoup à cette logique du « donnant-donnant », où chacun contribue selon ses compétences et apprend des autres.