Jean-Yves REMY, Président du groupe Labellemontagne, s’impose comme un acteur clé du tourisme en montagne. Fort d’un parcours riche, marqué par une vision stratégique et un engagement profond pour le développement de son entreprise familiale, il a su faire face aux défis inhérents à la gestion des stations de ski, notamment dans les Vosges, où il a débuté. Son leadership, ancré dans des valeurs familiales et entrepreneuriales, a permis à Labellemontagne de prospérer tout en diversifiant ses activités, afin de s’adapter à un environnement en constante évolution.

Dans cette interview, Jean-Yves Remy nous partage son parcours personnel et professionnel, ses passions, ainsi que ses plus grandes motivations. Il revient également sur ses principales satisfactions, les défis auxquels il a été confronté et nous confie ses réflexions sur l’avenir de l’entreprise. De la transformation de Labellemontagne à la préparation d’une passation sereine à la nouvelle génération, il aborde, avec franchise, les évolutions stratégiques du groupe et sa vision pour le futur de la montagne.

Découvrez l’histoire de cet homme passionné, pour qui la montagne n’est pas seulement un lieu de travail, mais un espace de vie et de défis à relever.

Jean-Yves REMY, pouvez-vous nous parler de vous et de votre parcours professionnel ?

Jean-Yves Remy : Je m’appelle Jean-Yves Remy, et je suis le Président du groupe Labellemontagne. Mon parcours a débuté par des études de gestion à Paris, après quoi j’ai intégré le secteur bancaire, dans une banque spécialisée dans le financement du tourisme, appelée à l’époque le Crédit Hôtelier. Dès le départ, mon objectif était clair : devenir chef d’entreprise et reprendre l’entreprise familiale, tout en travaillant en montagne. J’avais exprimé à mon père que je souhaitais prendre mon temps pour me former, mais que lorsque l’opportunité se présenterait, je serais prêt à revenir dans l’entreprise familiale.

Cette opportunité s’est concrétisée lorsque nous avons acquis un hôtel prestigieux dans les Vosges. Mon cousin, déjà impliqué dans l’entreprise, s’est occupé de cet hôtel, tandis que j’ai pris en charge la gestion de l’Hôtel des Vallées. Bien que je ne sois pas hôtelier de formation, étant né et ayant grandi dans un hôtel, ce fut une expérience formatrice. En gérant l’hôtel, j’ai appris à être au contact direct des clients et à faire face aux contraintes d’exploitation. Les erreurs se paient cash, et cela forge un sens aigu des responsabilités.

Progressivement, j’ai pris plus de responsabilités au sein de l’entreprise, particulièrement lors de l’hiver 1989-1990, qui fut marqué par une absence de neige. Cela a nécessité une gestion financière de crise, un domaine où mes compétences bancaires se sont révélées utiles. En 1995, j’ai pris la direction générale de l’entreprise. Les transitions se sont déroulées sans conflit de génération avec mon père, qui a progressivement pris du recul pour me laisser gérer les aspects techniques et stratégiques du groupe. Nous avons modernisé l’Hôtel des Vallées et développé la station de La Bresse.

Le traumatisme de cet hiver sans neige m’a poussé à réfléchir à la manière de sécuriser l’entreprise familiale. La majorité de notre activité étant concentrée dans les Vosges, et très dépendante des conditions météorologiques, il devenait impératif de diversifier géographiquement nos opérations pour mutualiser le risque climatique. Nous avons ainsi décidé d’étendre notre activité aux Alpes, aussi bien dans le Nord que le Sud, pour assurer une plus grande stabilité face aux variations climatiques.

Jean-Yves REMY, Président du groupe Labellemontagne
Jean-Yves REMY, Président du groupe Labellemontagne

Cette stratégie a débuté en 1996 avec la reprise de la station de Saint-François-Longchamp. Puis, au début des années 2000, la demande des collectivités pour des partenaires dans la gestion des stations a permis une accélération de notre développement. Depuis cette période, l’entreprise n’a plus connu de déficit, sauf lors de l’hiver 2023-2024. Néanmoins, grâce à la diversité de nos activités, notamment dans les Alpes, l’entreprise a pu maintenir une certaine stabilité, avec un dernier hiver globalement l’hiver bon pour les stations du groupe.

Aujourd’hui, Labellemontagne a consolidé son cœur de métier dans le secteur du ski et a déménagé son siège social de La Bresse à la Savoie, pour se rapprocher de nos différentes stations. Nous avons également diversifié nos activités avec la gestion de l’hébergement, de la restauration et des loisirs, ce qui nous permet de proposer une offre complète et cohérente.

Le groupe a aussi évolué au niveau de sa structure : nous avons ouvert notre capital à des investisseurs, tout en conservant une majorité familiale. Ainsi, des acteurs tels que Crédit Mutuel Equity, la Caisse d’Épargne Rhône-Alpes, BPI et l’ILP, détiennent environ 35 % du capital, mais la majorité reste entre les mains de la famille. Cela nous permet de rester fidèles à nos valeurs tout en bénéficiant de ressources pour continuer notre expansion.

En 2022, Labellemontagne réalisait environ 90 millions d’euros de chiffre d’affaires, avec 250 salariés à l’année et plus de 1 000 collaborateurs en saison. Cependant, notre secteur étant en constante évolution, nous devons faire face à de nouvelles réalités, telles que le retrait de certaines collectivités ou les effets du changement climatique. Nous avons, par exemple, cédé la gestion de la station de Bardonecchia en Italie pour nous recentrer sur le territoire français.

Notre stratégie actuelle repose sur plusieurs axes : tout d’abord, la consolidation de notre activité liée à la neige, avec des investissements importants dans la neige de culture et l’aménagement des infrastructures. Ensuite, la diversification de nos activités en station. Nous avons par exemple développé des activités de loisirs avec des restaurants d’altitude, des parcs de luge, et plus récemment, un projet de luge quatre saisons au Col de la Schlucht.

Téléphérique urbain de Namur
Téléphérique urbain de Namur

Par ailleurs, nous avons entrepris une diversification hors montagne avec des projets tels que le téléphérique urbain à Namur ou encore des parcs de loisirs aqualudiques périurbains. Nous sommes également en train de développer des centres de loisirs indoor, intégrant des activités comme le bowling, le trampoline, et des jeux d’immersion, avec un premier centre en cours de construction à Épinal.

Enfin, nous travaillons également à la digitalisation de nos services avec le développement d’une place de marché dédiée à nos stations, permettant de vendre nos produits et ceux des autres acteurs présents dans nos destinations.

En résumé, nous sommes restés une entreprise familiale, tout en nous adaptant aux évolutions du marché et aux nouveaux défis de notre secteur. Nous avons diversifié nos activités et étendu notre présence pour garantir la pérennité de l’entreprise, tout en restant fidèles à nos valeurs : un ancrage territorial fort, une vocation sociale et un respect de l’environnement

Quelles sont vos passions ?

Jean-Yves Remy : J’ai plusieurs passions, et elles ont évolué au fil du temps. Je suis une personne sportive, et cela a toujours fait partie de ma vie. Parmi mes passions, la montagne occupe une place centrale. J’ai pratiqué l’alpinisme, bien que je le fasse un peu moins maintenant. J’éprouve également un grand intérêt pour l’automobile, en particulier pour les voitures anciennes. Même si je ne suis pas mécanicien, j’aimerais un jour prendre le temps d’apprendre davantage sur cet aspect technique, c’est en quelque sorte ma passion du moment.

En parallèle, j’apprécie la lecture, la randonnée, et plus généralement tout ce qui touche à la nature. Le ski fait aussi partie de mes activités favorites, car il combine parfaitement le sport et la connexion avec la nature. J’aime me ressourcer dans ces environnements.

Les voyages sont également une grande passion. Même si ces dernières années ont été plus calmes à ce niveau, notamment à cause de l’actualité, j’ai beaucoup voyagé dans le passé, et je compte bien continuer à le faire dans l’avenir.

Jean-Yves REMY, quelles sont vos principales motivations, pourquoi vous levez-vous le matin ?

Jean-Yves Remy : Je dois dire que ma principale motivation, c’est le projet que j’ai investi en tant que chef d’entreprise. Depuis que j’ai commencé à travailler, cela occupe 99 % de mon temps. Être à la tête de Labellemontagne est à la fois ma passion et mon moteur quotidien. J’ai la chance de trouver une grande satisfaction dans ce que je fais. C’est un travail qui ne ressemble pas à du travail, car je prends du plaisir tout en faisant ce que j’aime.

Jean-Yves REMY et son équipe Labellemontagne
Jean-Yves REMY et son équipe Labellemontagne

Ce qui me motive, c’est de voir les réalisations concrètes que nous accomplissons, de collaborer avec mes équipes, de construire et structurer des territoires. J’apprécie également les défis. Chez Labellemontagne, nous avons souvent affaire à des sujets complexes, mais c’est précisément ce que j’apprécie. J’aime me lancer dans des challenges qui demandent réflexion et innovation.

Cela me permet de vivre une vie à 100 à l’heure, sans jamais m’ennuyer. L’ennui aurait certainement été une situation difficile pour moi, mais heureusement, je n’ai jamais connu cela.

Quelle est votre plus grande satisfaction ?

Jean-Yves Remy : Ma plus grande satisfaction est avant tout personnelle : c’est d’avoir fondé une famille. J’espère avoir transmis à mes enfants les valeurs qui me tiennent à cœur, telles que le travail, la rigueur et l’honnêteté. J’ai deux filles, et cela représente beaucoup pour moi.

Sur le plan professionnel, ma fierté réside dans le fait d’avoir fait prospérer une entreprise familiale, et ce, dans un environnement qui n’était pas toujours favorable. Gérer une activité de ski dans les Vosges n’a pas été simple au début, mais malgré la complexité, nous avons su donner à cette entreprise une dimension solide et industrielle. Bien sûr, nous devons réévaluer les choses chaque jour, et l’incertitude est une réalité constante, surtout ces dernières années, avec de nombreux événements inattendus. Cependant, c’est aussi cet aspect que j’apprécie en tant que chef d’entreprise : la navigation dans l’incertitude.

Ma satisfaction vient également du fait que, après toutes ces années, je peux me regarder dans la glace en étant en paix avec moi-même, vis-à-vis de mes collaborateurs, de mes actionnaires, de ma famille, et de nos partenaires financiers. Je pense avoir mené les choses de manière propre et intègre, et cela représente beaucoup pour moi.

Avez-vous des regrets ?

Jean-Yves Remy : Je dirais que je n’ai pas de regrets à proprement parler, car je pense qu’on ne peut pas se permettre d’en avoir. Ce qui est fait est fait, même si certaines orientations ont forcément eu un impact. L’un des revers de mon engagement professionnel est certainement de ne pas avoir consacré assez de temps à ma famille et à mes projets personnels. C’est un équilibre difficile à trouver.

Jean-Yves REMY
Jean-Yves REMY

D’un autre côté, bien que je sois perfectionniste dans une certaine mesure, j’aurais parfois aimé être encore plus rigoureux. Cependant, j’ai toujours privilégié l’action et le dynamisme. Heureusement, j’ai eu la chance d’être entouré par d’excellents collaborateurs, qui ont joué un rôle clé dans le développement et la prospérité de l’entreprise. Leur soutien a permis de compenser certains de mes manquements et d’assurer une continuité solide.

Jean-Yves REMY, si vous aviez une liste de trois vœux pour la montagne, quels seraient-ils ?

Jean-Yves Remy : Mon premier vœu pour la montagne serait qu’elle puisse devenir un territoire pacifié. La montagne fait rêver, mais elle subit aussi énormément de pressions. Dans les périodes actuelles, particulièrement compliquées, il est plus que jamais nécessaire de travailler ensemble pour créer un environnement harmonieux. Nous devons unir nos efforts autour des grands enjeux environnementaux, du leadership et des stratégies à adopter. Malheureusement, cela devient de plus en plus difficile à cause des clivages qui se renforcent, que ce soit autour de l’environnement ou du leadership. Il existe aussi une lutte culturelle entre le tout public et le tout privé, et cela affaiblit la prospérité de la montagne. Mon souhait serait donc un environnement apaisé qui permettrait à la montagne de se développer et de maintenir une vie sociale pérenne.

La Bresse - Pont du Metty
La Bresse – Pont du Metty

Mon deuxième vœu serait plus général : que le monde se stabilise. Nous vivons des bouleversements incroyables, et même si je fais partie d’une génération qui n’a pas connu la guerre, on a l’impression que tout est constamment remis en cause. Cette instabilité rend l’avenir plus incertain.

Enfin, mon troisième vœu concerne les générations futures. Dans ce contexte difficile, marqué par les guerres, la raréfaction des ressources naturelles et le réchauffement climatique, j’espère que les générations à venir pourront vivre aussi bien, voire mieux, que nous. Cela serait un véritable accomplissement.

Jean-Yves REMY, quelle sera la suite ?

Jean-Yves Remy : En ce qui concerne la suite, je ne vais pas revenir sur la transformation du groupe Labellemontagne, qui doit devenir plus résilient face aux défis auxquels nous sommes confrontés. J’imagine l’avenir du groupe avec un peu moins de ‘blanc’, c’est-à-dire moins centré uniquement sur les sports d’hiver, et un peu plus de ‘bleu’ et de ‘vert’, avec une diversification vers des activités de montagne plus adaptées aux quatre saisons.

Mon rôle désormais est d’organiser une passation fluide à de nouvelles équipes, composées de jeunes talents, pour qu’ils puissent écrire sereinement la suite de l’histoire de l’entreprise. Je ne me fixe pas d’échéance précise pour cela, mais je compte réduire progressivement mon activité. Ce qui est certain, c’est que ma mission actuelle est de préparer cette transition de manière structurée et sereine.

En parallèle de ma carrière dans l’entreprise, il m’a toujours semblé naturel de m’investir dans des actions associatives et patronales, à l’image de ce que mon père avait fait avant moi. J’ai toujours assumé des responsabilités dans ce domaine, que ce soit au niveau local ou national, et j’ai notamment présidé la Commission sociale de la branche patronale pendant 18 ans. J’ai également occupé des postes de président délégué et de trésorier pendant six ans au sein du syndicat. Cependant, je me prépare aussi à passer le relais dans ces fonctions. Si on me demande mon avis, ma porte restera ouverte, mais je ne souhaite pas m’éterniser dans ces rôles non plus.