En 2014, la station de La Rosière en Haute-Tarentaise a créé son propre Observatoire environnemental. Cet outil pionnier à ses débuts, vise à concilier l’aménagement du domaine skiable avec la préservation de la biodiversité alpine. Véritable vigie écologique, l’Observatoire recense la faune, la flore et les milieux sensibles sur l’ensemble du domaine, grâce à des inventaires scientifiques réguliers. Son rôle ne se limite pas au simple suivi : il constitue un dispositif d’analyse, d’alerte et d’aide à la décision en matière de développement durable local. Chaque projet d’infrastructure est désormais conçu à la lumière de données écologiques précises, permettant à La Rosière d’anticiper les impacts, de définir des mesures de protection et d’ajuster ses investissements en conséquence.
Un Observatoire environnemental pour décider en connaissance de cause
Depuis 2014, le Domaine Skiable de La Rosière s’appuie sur un Observatoire environnemental pour intégrer la dimension écologique au cœur de sa stratégie. Cette initiative répond à un objectif clair : mieux connaître les richesses et fragilités du territoire afin d’anticiper et d’adapter les projets. « Un observatoire, c’est mieux connaître son territoire pour anticiper les projets », résume Charles Mure, écologue au sein de l’agence EPODE.
Dès sa création, la première mission a consisté à réaliser un vaste diagnostic, étalé sur trois ans, pour constituer une base de données cartographique couvrant l’ensemble du domaine skiable. Ce diagnostic, sectorisé en trois zones, a permis d’inventorier les espèces protégées, de localiser les habitats patrimoniaux (zones humides, landes, forêts d’altitude) et de hiérarchiser les enjeux de biodiversité et de paysage. « On partait de rien, il fallait regrouper toutes les données existantes, compléter par des prospections de terrain, et surtout identifier les zones à éviter en priorité », explique Charles Mure.

L’Observatoire fournit aujourd’hui aux décideurs des cartes précises et actualisées qui orientent la conception des aménagements : choix des tracés de pistes, implantation des remontées mécaniques, phasage des travaux. Ce travail amont permet de repositionner ou réduire un projet avant même la phase réglementaire, afin de limiter au maximum les impacts. « Ce n’est pas à l’environnement de s’adapter au projet, c’est au projet de s’adapter à l’environnement », insiste l’écologue.
En phase chantier, l’Observatoire devient un outil de suivi opérationnel : il définit des indicateurs, contrôle la mise en œuvre des mesures (limitation du terrassement, barrières à amphibiens, transplantation d’espèces), et ajuste les pratiques en temps réel. Les données sont intégrées à la base et suivies sur plusieurs années pour mesurer leur efficacité.
Enfin, l’Observatoire joue un rôle de plateforme de dialogue avec les parties prenantes : écologues, associations, agriculteurs, Parc national de la Vanoise, Observatoire des Galliformes de Montagne et services de l’État. Cette concertation facilite l’acceptabilité des projets et renforce la sensibilisation interne. « Après plusieurs années, on constate que la question environnementale est désormais posée en premier dans chaque projet. Cela change tout », conclut Charles Mure. À La Rosière, « décider en connaissance de cause » est devenu un principe directeur : grâce aux données collectées, les investissements sont pensés pour éviter plutôt que réparer, ancrant la station dans une logique de développement durable mesurable.
Mont Valaisan (2018) : un chantier pilote sous surveillance écologique
Le Lycopode des Alpes (Diphasiastrum alpinum) a fait l’objet d’une transplantation avant les travaux d’extension du Mont Valaisan afin de sauvegarder cette espèce protégée dans la zone concernée.
Premier grand test pour l’Observatoire, le projet de 2 télésièges sur le secteur du Mont Valaisan en 2018 a servi de chantier pilote en matière d’intégration environnementale. Cette extension du domaine skiable vers 2800 m d’altitude ouvrait un secteur vierge, riche en biodiversité alpine. Consciente des enjeux, la station de La Rosière a dès 2017 missionné l’agence EPODE pour réaliser un état des lieux écologique complet de la zone avant travaux. Une cartographie fine de la flore et de la faune a été établie au printemps, révélant la présence d’espèces protégées et de milieux sensibles (notamment des zones humides) sur le tracé prévu. Fort de ces données, un plan de suivi scientifique a été lancé pendant le chantier et après, avec des objectifs clairs : mesurer l’impact du projet sur le milieu naturel et le limiter autant que possible.

Dès 2017, un état des lieux écologique complet avait permis de révéler plusieurs enjeux majeurs : présence d’espèces protégées (dont le Lycopode des Alpes) et de zones humides, ainsi que d’habitats sensibles pour certaines espèces d’oiseaux de montagne. Pour limiter l’impact, les écologues ont mené des opérations ciblées, comme l’« étrépage » de mottes de terre abritant le lycopode afin de le replanter dans des sites propices. Ce suivi à long terme a montré une diminution initiale de la population déplacée liée au stress de la transplantation, mais sans effet notable sur la population globale présente à La Rosière.
Côté faune, l’inventaire avait identifié la Grenouille rousse (Rana temporaria) et la Crossope aquatique, entraînant la mise en place de barrières à amphibiens pour prévenir les écrasements. Les phases de travaux les plus perturbatrices ont été adaptées afin de réduire le dérangement, en particulier pour des oiseaux nicheurs comme la Chouette de Tengmalm.

Le suivi post-chantier, intégré à l’Observatoire, repose sur un protocole décennal (jusqu’en 2028) associant comptages d’espèces, observation des habitats et évaluation de l’efficacité des mesures. Selon Charles Mure, « nous avons constaté un léger recul des couples nicheurs pendant les travaux, mais les populations sont revenues à des niveaux comparables, voire supérieurs, dans les années suivantes ». La recolonisation par la végétation locale et l’absence d’impact résiduel significatif ont confirmé la pertinence des mesures. Ce retour d’expérience a surtout renforcé la conviction que la connaissance préalable et la planification environnementale sont des leviers indispensables pour concilier développement du domaine skiable et préservation de la biodiversité.
Chardonnet (2024) : moderniser un équipement dans le respect de la biodiversité
Des barrières de protection ont été posées afin de préserver les Grenouilles rousses (Rana temporaria) présentes dans les zones humides du secteur Chardonnet pendant toute la durée des travaux.
Forte de l’expérience acquise sur Mont Valaisan, la station a appliqué la même rigueur environnementale lors du remplacement du télésiège de Chardonnet en 2024.
Ce chantier de modernisation d’une remontée existante présentait un enjeu écologique majeur : « la zone d’implantation de la nouvelle gare de départ abrite une petite zone humide où vit une population de grenouilles rousses, espèce protégée et particulièrement vulnérable. Il fallait malgré tout accéder à ce secteur pendant le chantier, notamment pour réaliser l’épissure du câble », précise Anne-Sophie Margueritte, Responsable Sécurité et Environnement au Domaine Skiable de La Rosière.
La Rosière a alors strictement adopté la démarche « Éviter – Réduire – Compenser » : en priorité, éviter toute perturbation. Deux périmètres de protection ont été matérialisés autour de la zone humide, interdisant tout passage d’engins dans ces zones sensibles.
Des barrières amphibiennes ont de nouveau été installées pour canaliser les grenouilles loin du chantier et prévenir tout écrasement. Le phasage des travaux a également été adapté pour réduire les nuisances pendant les fenêtres écologiquement critiques (par exemple en évitant les terrassements lourds pendant la pleine saison de reproduction des grenouilles). Enfin, des mesures compensatoires à plus long terme (aménagement de mares de substitution, suivi de la recolonisation végétale) ont été programmées pour compenser l’impact résiduel éventuel une fois le nouveau télésiège en service.

« Pour limiter au maximum l’emprise au sol et préserver la faune et la flore, la solution la plus adaptée a été la mise en place d’un échafaudage. Nous avons donc sollicité POMA, qui a procédé au montage manuel de l’échafaudage. Cela nous a permis d’éviter tout piétinement et tout dérangement de la faune et de la flore locales », nous explique Anne-Sophie Margueritte. « Ce choix, qui implique un coût supplémentaire et une organisation logistique plus complexe, témoigne de l’engagement de DSR pour des pratiques exemplaires. Il s’agit de montrer que, même dans des opérations lourdes comme la modernisation d’une installation, nous pouvons adapter nos méthodes pour préserver les écosystèmes sensibles, ici l’habitat naturel de la grenouille rousse, une espèce protégée. »
Pendant toute la durée du chantier Chardonnet, l’Observatoire environnemental a joué son rôle d’aiguilleur et de contrôleur. Cette vigilance a porté ses fruits : le dernier rapport de suivi écologique, réalisé en octobre 2024 à l’issue des travaux, conclut que l’ensemble des mesures environnementales prévues a été respecté. Aucune mortalité inhabituelle d’amphibiens n’a été relevée pendant le chantier, et la zone humide a été strictement préservée de toute pollution ou remblai. Bien sûr, le travail n’est pas fini : tout comme pour Mont Valaisan, un suivi post-travaux de cinq ans (2025–2029) a été engagé afin de contrôler l’évolution du milieu et des espèces sur le long terme. Les enseignements de ce suivi permettront, si besoin, de peaufiner les mesures de gestion de la tourbière et serviront de retour d’expérience précieux pour les futurs projets de la station.
L’Observatoire environnemental, une vigie scientifique de la station
Si La Rosière a pu déployer une démarche environnementale aussi structurée, c’est en grande partie grâce à la création, l’actualisation et l’animation de son Observatoire environnemental. Les données produites sont fiables, issues de protocoles scientifiques rigoureux, et interprétées en toute indépendance.

La force de cette démarche réside également dans l’ouverture aux autres acteurs du territoire. Le Domaine Skiable de La Rosière travaille en synergie avec l’agence EPODE mais aussi le Parc National de la Vanoise, l’ACCA de Montvalezan ou l’Observatoire des Galliformes de Montagne, croisant ainsi données naturalistes, observations de terrain et savoirs locaux. Cette approche globale permet de comprendre les interactions entre les différents éléments de l’écosystème, bien au-delà des seuls périmètres de chantier. Les résultats alimentent les bases de l’Observatoire de la biodiversité en Savoie et peuvent être exploités par la recherche scientifique – certaines opérations, comme le suivi du Lycopode des Alpes, ayant fait l’objet de mémoires universitaires.
Pour Charles Mure, « un observatoire n’est pas juste un outil de suivi, c’est un levier pour sensibiliser et responsabiliser tous les acteurs de la station ». En rendant les enjeux visibles et cartographiés, il incite à réfléchir différemment les projets, parfois même à renoncer à certains travaux jugés non essentiels.

En embrassant cette démarche globale, la station de La Rosière ne se contente pas de « verdir » ses discours : elle apporte la preuve, terrain à l’appui, qu’un nouveau modèle de développement est en place. Un modèle où l’on mesure pour progresser, où chaque décision importante s’appuie sur des faits scientifiques, et où l’on peut moderniser une offre touristique tout en préservant la biodiversité. À l’heure où le changement climatique et l’érosion de la biodiversité imposent une réinvention du tourisme de montagne, l’exemple de l’Observatoire environnemental de La Rosière ouvre des perspectives encourageantes : celles d’un équilibre possible entre le ski et la nature, grâce à une gestion anticipative, concertée et objectivable de nos montagnes.

























