Pascal de Thiersant a tracé un parcours aussi solide qu’inspirant. Issu d’une famille profondément enracinée dans l’univers de la montagne, il aurait pourtant pu suivre des chemins bien éloignés des stations de ski et des horizons alpins. Ingénieur de formation, entrepreneur dans l’âme, il a progressivement bâti une carrière où se conjuguent exigence économique, engagement environnemental et passion authentique pour la nature. À la présidence du Directoire de la Société des Trois Vallées depuis plus d’une décennie, il incarne une vision moderne et respectueuse de l’aménagement de la montagne.
Mais derrière le dirigeant expérimenté, se cache aussi un aventurier discret, un amoureux des volcans, un alpiniste accompli et un père fier de ses enfants. À travers cet entretien, Pascal de Thiersant nous invite à découvrir un parcours de vie peu commun, riche en défis personnels, en convictions profondes et en aventures humaines. Entre héritage familial, responsabilités professionnelles et passions dévorantes, il se livre avec sincérité. Un portrait tout en reliefs, à l’image de la montagne qu’il aime et protège.
Pascal de Thiersant, pouvez-vous nous retracer votre parcours, à la fois personnel et professionnel ?
Pascal de Thiersant : Je viens d’une famille très liée à la montagne. Mon grand-père a été un des pionniers du ski français, créateur de stations et directeur d’écoles de ski. Mon père était guide de haute montagne et ma mère monitrice de ski. Je suis tombé dans cet univers dès mon plus jeune âge. Cela dit, mon parcours n’a pas commencé directement dans l’univers de la montagne. J’ai eu la chance de faire des études longues, notamment en ingénierie, et j’ai débuté ma carrière dans l’industrie électrique. Rapidement, mon père, qui dirigeait une entreprise de charpente bois, m’a proposé, avec mon frère, de reprendre la société familiale. J’ai accepté et nous avons géré cette entreprise pendant six ans. Mais travailler en famille n’a pas été facile, alors j’ai bifurqué vers l’installation électrique, puis intégré de grands groupes comme Suez, puis Vinci, où j’ai notamment dirigé la filiale de services de Vinci sur la région Centre-Est.

En 2013, la Société des Trois Vallées m’a contacté pour présider l’entreprise, réputée pour être complexe à gérer, tant sur les plans politique que social. Le défi m’a séduit. J’ai quitté un emploi stable et bien rémunéré pour plonger dans cette aventure incertaine. Depuis 2014, je suis Président du Directoire de la Société des Trois Vallées, et cela fait maintenant plus de onze ans que je mène cette mission, sans regret. À côté de cette fonction, depuis quatre ans, le Département de la Savoie m’a confié également la responsabilité de Savoie Stations Domaines Skiables, société destinée à soutenir les stations en difficulté. J’ai ainsi accompagné différentes destinations comme Saint-Colomban-des-Villards, Albiez, Saint-Pierre-de-Chartreuse ou Pralognan-la-Vanoise.
Par ailleurs, par le biais de mandats institutionnels, j’interviens également à l’international pour accompagner des projets de création ou de redynamisation de stations de ski, notamment en Arménie, au Kirghizistan et en Ouzbékistan. Ces expériences m’ont permis de renforcer ma conviction de développer des stations proches des grands centres urbains pour limiter les impacts environnementaux liés aux transports de longue distance. Enfin, sur un plan plus personnel, je suis né à Nice mais j’ai grandi à Grenoble dès l’âge de deux ans et demi, et mes premiers pas à ski se sont déroulés dans les Pyrénées.
Quelles sont vos passions ?
Pascal de Thiersant : Je suis quelqu’un de très curieux, et mes passions sont intimement liées à la nature. Depuis tout petit, j’ai pratiqué l’escalade, l’alpinisme, le ski… Ces disciplines ont façonné ma relation à la montagne et à ses environnements exigeants. Mais au-delà de la pratique sportive, c’est l’observation de la faune et l’intérêt pour la géologie qui m’ont toujours captivé. Depuis mon enfance, je suis un passionné de la nature sauvage : j’ai toujours promené une paire de jumelles autour du cou pour observer les animaux, et je reste aujourd’hui très sensible à la protection de la biodiversité. La géologie, et en particulier la volcanologie, est également une passion profondément ancrée. C’est une passion qui m’a été transmise très tôt, en 1971, lorsque mes parents m’ont emmené découvrir les volcans d’Italie et de Sicile. Cette expérience a été fondatrice : elle m’a marqué à vie. Depuis, je suis retourné plus de quinze fois sur l’Etna, souvent lors d’épisodes éruptifs, pour observer de près ce spectacle fascinant de la nature en mouvement. Gravir ce volcan, ressentir son activité, c’est à chaque fois une expérience unique. J’aurais d’ailleurs pu envisager d’en faire un métier, tant cette passion est vivace, mais j’ai choisi de la conserver dans le domaine du plaisir personnel.

La mer tient également une place importante dans ma vie. Même si la montagne reste mon environnement naturel de prédilection, j’éprouve un profond attachement à l’élément marin. J’aime pratiquer la voile, loin des itinéraires balisés : c’est pour moi une forme de déconnexion absolue, un moment rare où je peux me ressourcer, loin de tout, mais trop peu souvent. La combinaison de la montagne, de la mer et des volcans crée un équilibre précieux dans ma vie, entre activité physique, contemplation et exploration des forces naturelles. La nature, sous toutes ses formes – qu’elle soit minérale, animale ou végétale – est ainsi une source permanente d’inspiration, de respect et d’humilité. Elle structure profondément ma vision du monde et influence également mes engagements professionnels, notamment dans la préservation des milieux naturels en montagne.
Pascal de Thiersant, quelles sont vos motivations ?
Pascal de Thiersant : Ce qui me motive, c’est de continuer à entreprendre, à allier développement économique et respect de l’environnement. J’ai grandi dans une famille d’entrepreneurs ; cet esprit d’initiative et de construction fait véritablement partie de mon ADN. Depuis mon arrivée dans l’univers des stations de ski, j’ai toujours cherché à conjuguer l’exploitation du domaine skiable avec une préoccupation constante pour la préservation de la nature. Cette préoccupation environnementale est devenue une ligne directrice incontournable dans tous nos projets, du plus modeste au plus ambitieux. Restaurer les paysages abîmés, améliorer la biodiversité tout en maintenant une activité économique vitale pour nos vallées, c’est un équilibre délicat mais essentiel que nous nous efforçons de trouver chaque jour. À Courchevel, par exemple, nous avons démontré qu’il est possible d’investir massivement dans l’amélioration des infrastructures tout en améliorant la qualité environnementale du domaine skiable. La double saisonnalité, été comme hiver, bénéficie également de ce travail de fond, en renforçant l’attractivité du territoire par la beauté restaurée de ses paysages naturels. Enfin, au-delà de l’action locale, je suis aussi animé par la conviction que notre industrie doit évoluer pour devenir un modèle de transition réussie en montagne, capable d’inspirer d’autres territoires, en France et à l’international.
Quelles sont vos plus grandes satisfactions ?
Pascal de Thiersant : Sur le plan personnel, ma plus grande fierté reste d’avoir élevé mes quatre enfants et de les avoir vus chacun trouver leur voie. Avec mon épouse, nous avons toujours été exigeants sur un point fondamental : les accompagner pour qu’ils aillent jusqu’au bout de leurs engagements scolaires et personnels, sans jamais les contraindre à suivre une orientation spécifique. L’essentiel était qu’ils développent leur propre chemin, avec exigence et persévérance. Aujourd’hui, je suis heureux de constater qu’ils s’en sortent bien, et cela demeure une immense satisfaction, renforcée aujourd’hui par la joie de voir apparaître la génération suivante, avec mes petits-enfants.

Sur le plan sportif, l’une des expériences les plus fortes que j’ai vécues est liée à mes expéditions en Himalaya et au Karakoram. J’ai eu le privilège de partager des ascensions avec mon père et mon fils aîné dans des conditions exigeantes, en autonomie complète, sans recours à des porteurs d’altitude ni à l’oxygène. Ce sont des expériences rares, marquées par une profonde communion familiale.

En 2011, nous avons atteint ensemble plus de 8000 mètres au Pakistan. C’est lors de cette ascension que j’ai vu mon fils passer un cap symbolique, devenant un adulte face aux défis extrêmes de la haute montagne. Ce moment d’intensité humaine et familiale restera gravé dans ma mémoire comme l’une des plus grandes réussites de ma vie.

Sur le plan professionnel, plusieurs satisfactions jalonnent mon parcours. Parmi elles, je citerai la réalisation de grands projets comme la télécabine de l’Olympe à Méribel, une infrastructure remarquable car ses gares sont entièrement construites en bois, une première en France à l’époque.
Mais au-delà des réussites techniques, ce dont je suis le plus fier, c’est d’avoir orienté la politique de la Société des Trois Vallées vers une véritable prise en compte de l’environnement. Sous ma présidence, nous avons investi près de 200 millions d’euros en moins de dix ans dans les infrastructures de montagne, tout en intégrant systématiquement des objectifs environnementaux ambitieux. En partenariat étroit avec le Parc national de la Vanoise, nous avons mené des actions concrètes pour restaurer la biodiversité, revaloriser les paysages et repenser notre impact. Par exemple, nous avons mis en place des suivis écologiques rigoureux, favorisé la revégétalisation avec des semences locales et instauré une culture d’entreprise sensible aux enjeux environnementaux. Aujourd’hui, je considère cela comme une petite fierté. Mais j’espère qu’au moment où je passerai la main, ce travail constituera une grande fierté partagée par l’ensemble de l’entreprise et qu’il laissera une empreinte durable, au service des générations futures.
Pascal de Thiersant, avez-vous des regrets ?
Pascal de Thiersant : De manière générale, j’essaie de ne pas nourrir de regrets. Cela fait partie de ma philosophie de vie : avancer sans se retourner inutilement, tout en tirant les enseignements nécessaires de chaque expérience. Sur le plan personnel, s’il y avait un regret à évoquer, ce serait de ne pas avoir poursuivi la pratique de la musique. Durant mon enfance et mon adolescence, j’ai pratiqué le piano et la trompette avec un certain plaisir, même si je m’y suis consacré tardivement. Malheureusement, l’entrée dans la vie active et le rythme effréné du quotidien m’ont éloigné de cet univers musical. Aujourd’hui, même si je peux encore pianoter quelques notes, la mécanique des doigts s’est perdue avec le temps. Ce n’est pas une déception profonde, mais un léger regret : j’aurais aimé conserver cette capacité, ne serait-ce qu’en y consacrant quelques heures par semaine.

Sur le plan professionnel, il serait faux de dire que je n’ai jamais ressenti de frustration. Dans mes années dans l’industrie électrique, par exemple, certaines affaires perdues, certaines opportunités manquées ont pu être des sources de déception ponctuelle. Comme je le répète souvent, cependant, je crois profondément à la vertu de l’échec : « soit je gagne, soit j’apprends ». Chaque échec, chaque revers a été pour moi une occasion d’analyse, d’amélioration et de progression. L’échec fait partie intégrante du processus entrepreneurial et professionnel. Il est souvent difficile à accepter sur le moment, mais avec du recul, il devient un moteur de croissance.
Si vous aviez une liste de trois voeux pour la montagne, quels seraient-ils ?
Pascal de Thiersant : Le premier de mes voeux est de préserver la biodiversité. Nous vivons aujourd’hui ce que les scientifiques qualifient de sixième extinction de masse, et cela m’inquiète profondément. Cette perte dramatique de biodiversité est un problème fondamental, car la nature en montagne repose sur un équilibre subtil entre les espèces, les milieux et les saisons. Sans biodiversité, la montagne perd son essence, son attrait et sa capacité à se régénérer. Le deuxième voeu concerne la décarbonation de nos activités humaines.

Les montagnes sont parmi les premiers témoins visibles des effets du réchauffement climatique : recul des glaciers, modifications des régimes hydrologiques, transformations des écosystèmes. Il est donc impératif de réduire drastiquement notre impact. Cela passe par une mobilité plus durable — développer et privilégier les transports collectifs, encourager l’usage du train plutôt que de l’automobile — mais aussi par une attention accrue portée à l’efficacité énergétique de nos infrastructures et à une meilleure intégration environnementale de toutes nos activités.

Enfin, mon troisième souhait est de parvenir à organiser intelligemment la fréquentation touristique. Le tourisme de montagne est appelé à croître, non seulement en hiver mais aussi en été, avec l’essor des loisirs de pleine nature. Cette pression croissante nécessite une gestion rigoureuse : il faut canaliser l’afflux de visiteurs, structurer les accès, protéger les espaces sensibles tout en continuant à permettre leur découverte. J’imagine par exemple, à terme, des sentiers balisés et aménagés pour concentrer les flux sur certaines zones et préserver ainsi de vastes secteurs de nature intacte, à l’image de ce qui se fait déjà dans certains parcs nationaux aux États-Unis. Préserver la biodiversité, limiter notre empreinte carbone, organiser la fréquentation : ces trois axes sont pour moi les conditions essentielles pour garantir un avenir harmonieux à la montagne. Cela demande de la volonté politique, de l’innovation, mais aussi une véritable éducation du public à la fragilité et à la valeur inestimable de ces territoires d’altitude.

Et pour vous, comment voyez-vous la suite ?
Pascal de Thiersant : Il me reste encore deux ans à la tête de la Société des Trois Vallées, et je compte progressivement lever le pied après cette échéance. L’âge limite pour occuper mes fonctions approche, et il est important pour moi de préparer cette transition avec sérénité. Pour autant, je n’envisage pas une coupure totale avec le monde de la montagne. Je resterai sans doute impliqué dans différents projets, mais à un rythme réduit, plus compatible avec une certaine envie de ralentir.
Je souhaite continuer à intervenir dans le domaine de l’aménagement de la montagne et de la protection de l’environnement, des sujets qui me tiennent particulièrement à coeur. Le Département de la Savoie, à travers des structures comme Savoie Stations Domaine Skiable ou Savoie Tourisme Durable, a de grandes ambitions en matière de développement responsable, et si je peux encore y contribuer par mon expérience et mes compétences, je le ferai volontiers.
Par ailleurs, je suis régulièrement sollicité à l’international pour accompagner des projets de création ou de développement de stations de montagne. Ce sont des missions que je trouve particulièrement stimulantes, notamment lorsqu’elles s’inscrivent dans une logique de proximité avec les grandes villes. La montagne est pour moi un lieu d’évasion unique, un espace de liberté et de ressourcement. J’espère pouvoir continuer à y contribuer, en aidant à préserver sa beauté naturelle, tout en rendant son accès plus durable et plus respectueux des équilibres écologiques. Dans cette nouvelle étape de ma vie professionnelle, je privilégierai des projets porteurs de valeurs fortes, axés sur l’environnement, l’accessibilité raisonnée et l’héritage pour les générations futures.


























