À l’heure où le changement climatique bouleverse en profondeur les équilibres naturels, l’eau en montagne devient un bien stratégique. Elle est à la fois indispensable à la vie, moteur économique et socle des écosystèmes d’altitude, que ce soit en vallée ou montagne. Longtemps, l’abondance de cette ressource a occulté les enjeux liés à sa disponibilité à long terme. Aujourd’hui, cette donne change. Sa gestion interroge nos modèles d’aménagement et notre capacité collective à faire des choix éclairés, notamment sur la manière de retenir l’eau dans nos vallées lorsqu’elle est disponible.
Comment préserver les écosystèmes tout en maintenant une activité touristique vitale pour certaines vallées ? Comment poursuivre une présence humaine en montagne sans repenser nos méthodes de stockage et de récupération de l’eau face au changement climatique ? Comment assurer la production de neige sans compromettre l’accès à l’eau potable ? Ces questions n’avaient pas été ignorées, mais l’abondance historique de la ressource en eau en montagne n’avait pas conduit à s’interroger pleinement sur sa disponibilité à long terme. Désormais, elles appellent des réponses concrètes, portées par une réflexion d’ampleur, des outils scientifiques, une meilleure compréhension des enjeux locaux et une volonté affirmée d’anticipation.

Retour sur l’événement « Mountain Next 2025 – Assises nationales des stations de ski et du tourisme en montagne », qui s’est tenu les 23 et 24 avril derniers au Parc des Expositions de Chambéry. À cette occasion, un programme de conférences et de tables rondes a été proposé, réunissant une sélection locale d’acteurs représentant la diversité des métiers impliqués dans les stations françaises. L’objectif : répondre aux problématiques liées à l’équilibre entre diversification des activités, adaptation aux évolutions climatiques et préservation de l’économie locale, tout en tenant compte des spécificités de chaque territoire.
Valloire, laboratoire du futur hydrique alpin
Les stations font face à un enjeu majeur : assurer la pérennité de leur enneigement. Pour éclairer les choix d’adaptation, les territoires s’appuient désormais sur une méthodologie rigoureuse, développée par le Département Technologies Générales (DTG) d’EDF, en partenariat avec ClimSnow, Météo France, INRAE et Abest Horizons. Cette méthode s’articule en quatre étapes : collecte de données locales (climat, ressources, infrastructures), modélisation climatique selon plusieurs scénarios (dont les RCP), projections hydrologiques, et enfin simulation des besoins en neige.
Retour sur l’étude ClimSnow et ses bases de réflexions
Pour rappel, ClimSnow est une étude collaborative menée par Météo-France (CNRM, Centre d’Études de la Neige), l’INRAE (laboratoire LESSEM) et le cabinet Dianeige, qui vise à modéliser l’évolution de l’enneigement — naturel et géré (damage, neige de culture) — dans les stations de ski françaises tout au long du XXIe siècle.
Dans le cadre de la trajectoire de réchauffement de référence pour l’adaptation au changement climatique (TRACC), qui envisage un réchauffement national de +2,7 °C d’ici 2050 et de +4 °C d’ici 2100 par rapport à l’ère préindustrielle, les projections révèlent une diminution significative du nombre de jours avec au moins 5 cm de neige naturelle au sol, variable selon les massifs et l’altitude. Par exemple, dans les Alpes du Nord à 1 800 m, la durée médiane d’enneigement, qui était d’environ 5,5 mois entre 1976 et 2005, chuterait d’un mois à +2,7 °C et de deux mois à +4 °C. Sans neige de culture, 90 % du « moment de puissance* » (c’est à dire 90% de l’offre ski) serait exposé à un risque très élevé de faible enneigement naturel à +2,7 °C, et 100 % à +4 °C. Ce risque baisse à 10 % et 86 % respectivement si 45 % des pistes sont équipées pour la production de neige, entraînant cependant une augmentation de la demande en eau de 50 à 70 % par rapport aux niveaux de 1976-2005 (avec seulement 30 % des pistes couvertes à l’époque).
L’étude met également en évidence de fortes disparités selon les stations, tant en matière de perte d’enneigement naturel que d’efficacité — et de limites — de la neige de culture. Surtout, elle invite à distinguer clairement les horizons temporels : à l’horizon 2050, la neige de culture demeure une réponse globalement efficace, ne laissant que 10 % de l’offre à risque élevé. En revanche, à l’échéance 2100, même avec les infrastructures actuelles et une stratégie d’enneigement optimisée, 86 % de l’offre resterait exposée à un risque fort, rendant cette stratégie seulement pertinente dans certains territoires ciblés. La pertinence de l’enneigement de culture est donc indissociable de l’horizon dans lequel on inscrit l’action.

En s’appuyant sur les dernières projections climatiques (scénarios RCP 2.6, 4.5 et 8.5) et une méthode de descente d’échelle adaptée aux massifs (ADAMONT), le modèle ClimSnow intègre des paramètres locaux (altitude, orientation, pente) pour produire des scénarios à haute résolution spatiale. Cette approche permet de simuler, piste par piste, la durée et la variabilité de l’enneigement naturel, ainsi que les volumes de neige de culture nécessaires pour garantir l’ouverture des secteurs skiables. Une granularité qui rend possible une lecture fine des vulnérabilités et des potentialités d’adaptation, secteur par secteur. Ces données constituent un outil stratégique pour les acteurs de la montagne, leur permettant d’élaborer des plans d’adaptation différenciés : diversification touristique, optimisation des investissements liés à la neige, ou réorientation économique face au changement climatique.
Des flocons aux flux : penser la ressource en eau en montagne
À l’issue de cette étude, appliquée depuis 2020 à la majorité des stations françaises (75% selon le site www.climsnow.com), une question centrale a émergé : qu’en est-il de la ressource en eau nécessaire à la production de neige ? C’est ainsi que plusieurs experts se sont penchés sur la problématique de l’eau en montagne, en établissant des prévisions sur trois horizons temporels : un futur proche (2020-2049), un moyen terme (2035-2064) et la fin du XXIe siècle (2070-2099).
Lors d’une table ronde réunissant Audrey Valéry — cheffe de projet en gestion de l’eau et du climat chez EDF-DTG, Jean-Pierre Rougeaux — maire de Valloire, et Carlo Maria Carmagnola — chercheur à Météo-France (Centre d’Études de la Neige) et à Abest Horizon, ce dernier a présenté la méthode utilisée dans le cadre de cette nouvelle étude menée sur la commune de Valloire.
La première étape consiste en un état des lieux factuel du territoire, tenant compte des usages anthropiques de l’eau ainsi que des ressources disponibles actuellement. Elle est suivie d’une projection dans le futur, en comparant les données présentes aux trois horizons temporels mentionnés. Cette approche permet d’obtenir des résultats nuancés, avec des scénarios à la fois optimistes et pessimistes, afin d’évaluer la situation actuelle et de mieux anticiper les enjeux futurs liés aux ressources en eau dans les massifs français.
Les experts se sont rendus à Valloire pour étudier le terrain et définir un périmètre d’analyse de 150 km², intégré au bassin versant s’étendant de l’Isère jusqu’à Grenoble. Ils ont ensuite identifié les principaux points d’intérêt hydrique de la commune, autrement dit, les points de prélèvement d’eau. Cinq points distincts ont été sélectionnés pour la collecte des données. Les premières conclusions indiquent que 80 % des prélèvements d’eau à Valloire sont destinés à l’alimentation en eau potable, tandis que 16 % sont consacrés à la production de neige de culture.
Après avoir analysé les ressources en eau et leurs différents usages, les experts se sont penchés sur l’hydro-climatologie du territoire. Cela consiste à dresser un état des lieux des précipitations liquides enregistrées sur la commune, afin d’évaluer la quantité d’eau effectivement apportée par le climat local.
L’eau en montagne : une ressource convoitée, des usages qui se superposent
L’eau de montagne ne se résume pas à la neige. Elle irrigue les vallées, fait tourner les turbines hydroélectriques, alimente les réseaux d’eau potable et abreuve les troupeaux. Sa rareté, combinée à la diversité de ses usages, en fait une ressource stratégique et source de tensions, notamment dans les bassins versants les plus sollicités. La réalité hydrologique dépasse les frontières administratives, rendant sa gestion plus complexe et suscitant parfois un sentiment d’incompréhension au sein des communes. Certaines d’entre elles peinent à comprendre des décisions qui leur paraissent prises de manière extérieure ou déconnectée de leurs réalités locales.

La réponse réside dans une meilleure pédagogie des enjeux et une transparence renforcée des processus de décision : il s’agit de faire comprendre qu’un bassin versant fonctionne comme un système, où chaque usage influe sur les autres. C’est cette lecture systémique que le travail engagé cherche à promouvoir, grâce à des outils partagés et à des données localisées.
Des études comme celle menée à Valloire permettent de mieux cerner les défis climatiques propres aux zones de montagne. Jean-Pierre Rougeaux insiste à ce sujet : « Il faut changer les mentalités. Il faut arriver à convaincre les gens que ce qui se dit sur la neige de culture, ce sont des fake news. » Le maire de Valloire s’appuie pour cela sur deux chiffres clés. Selon VEOLIA, 1 340 000 000 m³ d’eau potable fuient chaque année dans les réseaux en France. En comparaison, la production annuelle de neige de culture représente environ 26 000 000 m³ d’eau. Autrement dit, une seule année de fuites équivaut à 50 années de production de neige de culture à l’échelle nationale.
Des projections à prendre au sérieux
Les données issues des modèles climatiques sont sans équivoque : la quantité totale de précipitations ne devrait pas significativement évoluer, mais c’est leur répartition saisonnière qui va profondément changer. Carlo Maria Carmagnola explique que, dans un futur proche, on observera davantage de précipitations en hiver, et, à l’inverse, une nette diminution en été. Ce glissement saisonnier complique la planification, car une partie de l’eau tombera sous forme liquide et en dehors des périodes de prélèvement, ce qui réduira la capacité de stockage naturel.

Dans les territoires de montagne, les cours d’eau obéissent majoritairement à un régime nival, avec un étiage hivernal lié à l’accumulation de la neige et des débits maximaux au printemps, lors de la fonte. Toutefois, les évolutions climatiques perturbent progressivement cette dynamique naturelle. La réduction de l’enneigement naturel hivernal et l’élévation des températures avancent la fonte des neiges et raccourcissent la période de haut débit. Ce phénomène compromet la fonction naturelle de la montagne comme réservoir d’eau, en diminuant sa capacité de stockage sous forme de neige et de glace. En conséquence, les débits des rivières de montagne deviennent plus irréguliers, plus précoces et souvent moins soutenus en fin d’été, même en altitude.
Ce glissement a des répercussions importantes en aval, où les bassins versants à régime pluvial subissent un étiage estival de plus en plus sévère. La capacité des territoires de montagne à réguler les flux hydriques en amont — et donc à alimenter durablement les plaines — s’en trouve affaiblie. Cela accentue les tensions sur la ressource en eau en période de forte demande (irrigation, eau potable, usage touristique), tout en fragilisant les écosystèmes aquatiques et certaines pratiques de loisirs d’eau vive, dépendantes d’un débit régulier. À l’échelle des Alpes, cette évolution questionne la résilience hydrique des territoires et appelle à une gestion plus intégrée et coordonnée des ressources entre l’amont et l’aval.
Alexis-Olivier Sbriglio animateur de cette table ronde, rappelle qu’il existe de nombreux moyens de stocker l’eau lorsqu’elle est abondante, notamment à travers la création de retenues, afin de garantir les usages anthropiques durant les saisons plus sèches. Carlo Maria Carmagnola souligne l’importance de ces infrastructures, en évoquant les tout premiers dispositifs de stockage d’eau datant de 3500 av. J.-C., dans la ville d’Uruk en Mésopotamie, pour illustrer que cette pratique ancestrale constitue aujourd’hui encore un levier essentiel pour assurer la pérennité des stations face aux évolutions climatiques.

Ces projections ne doivent donc pas être prises à la légère. Elles rappellent avec force que l’eau en montagne n’est plus un bien acquis, mais une ressource vulnérable, dont la préservation conditionne la résilience des territoires face aux dérèglements climatiques. Repenser notre rapport à cette ressource implique de la gérer avec rigueur, anticipation et dans un esprit de solidarité territoriale. Alors que les tensions d’usage risquent de s’accentuer dans les décennies à venir, l’adaptation ne peut être qu’une démarche collective, fondée sur une connaissance fine des réalités locales, le partage des données et la mise en œuvre de solutions concrètes et durables. Déjà en première ligne, la montagne a tout pour devenir un laboratoire de résilience hydrique et de transition territoriale, à condition que les décisions s’appuient sur les apports de la science, la concertation et une volonté politique à la hauteur des enjeux.
L’eau en montagne : anticiper plutôt que subir
L’objectif de ces prévisions est d’apporter une véritable aide à la décision, comme le rappelle Audrey Valéry. L’étude a été conçue pour quantifier la ressource en eau et en définir la répartition sur le territoire. L’expérimentation menée sur la commune de Valloire a démontré qu’il est possible d’établir un diagnostic fondé sur des données scientifiques précises, servant de levier aux réflexions politiques et sociales autour de la gestion de l’eau en milieu montagnard.
Présent dans le public lors de cette table ronde, Philippe Matheron — Commissaire de massif des Alpes — a confirmé l’existence d’un élan communautaire global, structuré, accompagné et dynamisé par les communes de montagne en France. Il précise : « La question de l’eau en montagne est un sujet d’intérêt public majeur. C’est pourquoi le Comité de massif des Alpes, comme tous les autres comités de massif en France, travaille actuellement à l’élaboration de plans d’adaptation au changement climatique en zone de montagne. »
Plusieurs projets sont donc en cours de réflexion pour répondre à cette problématique, qui pourrait devenir critique dans un avenir proche si nos comportements, nos activités et notre manière d’appréhender les ressources en eau en milieu montagnard ne changent pas.
L’eau de demain, un pari d’aujourd’hui
La production de neige en 2080 sera plus difficile, mais elle n’est pas impossible. Elle dépendra des choix opérés dès aujourd’hui, des investissements réalisés, et de la capacité des territoires à dialoguer. La modélisation, si elle n’écrit pas le futur, offre des balises pour agir. Comme le résume Carlo Maria Carmagnola : « Les graphiques montrent une réalité : des débits multipliés en hiver, des étiages plus sévères. Ça oblige à prendre des décisions. » Des décisions parfois complexes, mais nécessaires. Autant de dilemmes que la science ne tranche pas seule.

L’eau en montagne est un bien commun, à la fois vital et vulnérable. Elle fait déjà l’objet d’une gouvernance structurée, notamment à travers les Contrats Locaux de l’Eau, où siègent élus, ONG, professionnels du tourisme, agriculteurs, industriels, pêcheurs ou encore acteurs de l’hydroélectricité. Ces instances permettent une concertation entre tous les usagers et témoignent d’une volonté collective d’organiser l’usage de la ressource. Mais face à l’intensification des pressions climatiques et aux enjeux de résilience territoriale, il devient nécessaire de renforcer leur rôle, d’élargir leur portée stratégique et d’y associer pleinement la transition écologique. C’est sans doute là que se joue l’avenir de la montagne — au-delà de la neige — dans sa capacité à faire front collectivement, avec une gouvernance éclairée, transparente et responsable.
Laurent Reynaud, délégué général de Domaines Skiables de France, s’est exprimé sur son compte LinkedIn : « Se tenir debout sur une pente, c’est d’abord refuser de glisser vers la facilité. Cette pente, nous l’arpentons chaque jour. Elle est raide, mais elle nous élève. Et les scientifiques l’éclairent utilement. » Une citation riche de sens, qui pourrait sembler anecdotique à certains, mais qui traduit une ambition claire : celle de construire un avenir durable pour les massifs français, reposant sur une prise de conscience collective des enjeux climatiques, de la gestion de l’eau et de l’enneigement.
Cette dynamique s’inscrit désormais dans un cadre structuré et ambitieux : le Plan de sobriété hydrique des domaines skiables, signé au printemps 2025 par Domaines Skiables de France, la Direction générale des Entreprises et la Confédération des Acteurs du Tourisme. Il s’intègre dans la stratégie nationale du « Plan Eau », initiée en 2023, avec pour objectif une réduction de 10 % des prélèvements d’ici 2030.

Concrètement, ce plan repose sur cinq axes forts :
– Gouvernance renforcée : nomination de référents « eau » dans chaque territoire (Drac-Romanche, Arve, Tarentaise Vanoise, etc.), en lien étroit avec les agences de l’eau et les collectivités territoriales.
– Pilotage par la donnée : développement d’un dispositif de mesure et de suivi des prélèvements pour identifier les leviers d’action efficaces.
– Optimisation de l’enneigement : utilisation ciblée des enneigeurs en fonction des données météo, stockage des eaux issues des crues et emploi prioritaire d’eaux non potables, comme en témoignent les stations de Saint‑Gervais et Avoriaz
– Sensibilisation et formation : élaboration d’outils pratiques (guides, fiches actions, formation des personnels, information des visiteurs) pour ancrer les éco-gestes dans la culture des stations
– Partage des bonnes pratiques : structuration de communautés de stations pour mutualiser les retours d’expérience et diffuser massivement les innovations terrain
L’appui des scientifiques et des experts, à travers le Plan de sobriété hydrique des domaines skiables et la réalisation d’études comme celle menée à Valloire, joue un rôle moteur. Il permet de rendre accessibles ces problématiques complexes, et de faire entendre une parole trop souvent raccourcie ou simplifiée.

** »L’étude ClimSnow ne montre pas que 90 % des stations seraient menacées, mais bien que 90 % du « moment de puissance » — c’est-à-dire 90 % de l’offre de ski mesurée en jours-skieurs — serait exposé à un risque très élevé de faible enneigement naturel dans un scénario de réchauffement de +2,7 °C. Ce chiffre grimpe à 100 % à +4 °C. Ces projections soulignent la vulnérabilité de l’offre globale, concentrée sur les stations de grande capacité. Si 45 % des pistes sont équipées pour la production de neige, ce risque recule à 10 % et 86 % respectivement, mais cela impliquerait une augmentation de la demande en eau de 50 à 70 % par rapport aux niveaux de 1976-2005 (où seulement 30 % des pistes étaient couvertes).


























