Dans les coulisses d’une station de ski, la maintenance des équipements joue un rôle crucial. Garantir le bon fonctionnement des remontées mécaniques n’est pas seulement une question de confort pour les skieurs, c’est avant tout une exigence de sécurité et de performance. Si la plupart des stations s’appuient sur des prestataires spécialisés pour assurer l’entretien de leurs installations, la Régie Autonome des Remontées Mécaniques de Montgenèvre (RARM) a fait le choix audacieux de gérer l’intégralité de la maintenance préventive de ses remontées mécaniques en interne.
Cette stratégie repose sur une expertise historique et une équipe technique hautement qualifiée, capable d’anticiper, d’intervenir et d’assurer la longévité des infrastructures. Une organisation exigeante, qui impose une gestion rigoureuse des compétences, des équipements et des obligations réglementaires, mais qui permet aussi à la RARM de Montgenèvre de bénéficier d’une réactivité et d’un contrôle sans équivalent sur son domaine skiable.
« Nous avons su conserver et développer notre savoir-faire en maintenance, ce qui nous permet aujourd’hui d’assurer en interne l’entretien complet de nos remontées mécaniques », explique Guillaume Lafaye, ingénieur de formation, et responsable maintenance de la station.
Comment cette gestion 100 % internalisée fonctionne-t-elle au quotidien ? Quels sont ses atouts et ses défis ?
Un cadre réglementaire exigeant et en constante évolution
L’exploitation des remontées mécaniques en France est soumise à un cadre législatif et réglementaire strict, encadré par le STRMTG (Service Technique des Remontées Mécaniques et Transports Guidés) et le Ministère chargé des Transports. Cette réglementation vise à garantir un niveau de sécurité maximal pour les usagers, tout en assurant la pérennité et la fiabilité des équipements.

Les stations doivent ainsi se conformer à un ensemble de normes définies par plusieurs textes de référence, notamment l’arrêté du 7 août 2009 relatif aux règles de conception, d’exploitation et de maintenance des remontées mécaniques. Ce texte impose une série de vérifications techniques obligatoires, effectuées à différentes fréquences :
Des inspections quotidiennes et hebdomadaires
En hiver, avant toute mise en service journalière, chaque remontée mécanique doit faire l’objet d’une série de contrôles préventifs visant à détecter d’éventuels dysfonctionnements. Ces inspections portent notamment sur :
- Le bon fonctionnement des systèmes de freinage, qui doivent être testés avant l’ouverture au public.
- L’état des câbles porteurs et tracteurs, qui font l’objet d’une vérification visuelle régulière.
- Le contrôle des galets et des pinces, pour s’assurer qu’aucune anomalie ne pourrait compromettre la sécurité des usagers.
- Les systèmes de détection des anomalies (capteurs de vitesse, détecteurs de déraillement, etc.), qui doivent être opérationnels en permanence.

« Avant chaque ouverture de la station, nous passons en revue tous les éléments critiques de chaque installation. Rien n’est laissé au hasard : les freins sont systématiquement testés, les dispositifs de sécurité inspectés, et les câbles vérifiés visuellement », explique Guillaume Lafaye. « C’est une routine quotidienne indispensable pour garantir la sécurité des skieurs. »
Ces vérifications sont assurées par les équipes internes de la station et consignées dans un registre de suivi, permettant de retracer l’historique des interventions et d’anticiper d’éventuels besoins de maintenance corrective.
Des vérifications annuelles et pluriannuelles obligatoires
En complément des contrôles quotidiens, la réglementation impose des inspections approfondies à des intervalles définis :
- Une inspection annuelle, réalisé par un organisme agréé, qui porte sur l’ensemble des éléments critiques de l’installation (freins, dispositifs de sécurité, systèmes hydrauliques, etc.).
- Des contrôles approfondis tous les 5 à 10 ans dans le cadre des grandes inspections, impliquant des tests non destructifs (ultrasons, magnétoscopie) pour détecter d’éventuelles fissures ou faiblesses structurelles.
- Des contrôles pouvant inclure le remplacement de certaines pièces majeures et une mise à niveau des systèmes électroniques et mécaniques.
« Ces inspections sont essentielles pour anticiper toute anomalie structurelle », précise Guillaume Lafaye.
Un suivi renforcé pour certaines pièces critiques
Les composants essentiels à la sécurité, comme les pinces ou les freins, sont soumis à des protocoles de contrôle particulièrement exigeants. Ces pièces, qui jouent un rôle central dans la fiabilité de l’installation, doivent être régulièrement inspectées et, le cas échéant, remplacées selon des critères définis par les fabricants et les autorités de contrôle.
« Il y a des pièces de haute sécurité qui nécessitent une attention particulière, comme les pinces et les freins. Nous sommes soumis à un programme de suivi renforcé sur ces éléments, car ce sont eux qui garantissent la sécurité des skieurs», détaille Guillaume Lafaye.

Dans certains cas, les stations développent des protocoles de maintenance spécifiques en fonction des caractéristiques de leur parc d’appareils. À la RARM de Montgenèvre, par exemple, une télécabine datant de 1981 fait l’objet d’un suivi plus fréquent que les standards habituels afin d’anticiper les effets du vieillissement de ses composants. « Cette remontée implique une approche particulière. Nous avons décidé d’augmenter la fréquence des contrôles au-delà des obligations réglementaires : par exemple pour les pinces, au lieu d’un test approfondi tous les cinq ans, nous le faisons tous les quatre ans. C’est une façon pour nous de garantir la sécurité des usagers et sa fiabilité », souligne Guillaume Lafaye.
L’importance de la formation continue
Face à ces exigences croissantes, la station de Montgenèvre investit fortement dans la formation de ses équipes. L’objectif est de garantir que chaque technicien soit parfaitement formé aux procédures de maintenance et aux évolutions réglementaires.
Cette montée en compétences repose sur plusieurs leviers :
- Des formations régulières en partenariat avec les fabricants et les organismes de contrôle pour assurer une maîtrise parfaite des nouvelles technologies et des dernières normes de sécurité.
- Un apprentissage interne basé sur l’expérience et la transmission des savoir-faire, permettant aux jeunes techniciens de bénéficier de l’expertise des anciens.
- Une veille réglementaire permanente, indispensable pour adapter les pratiques aux nouvelles exigences imposées par les autorités de contrôle.

« Nous avons des techniciens avec plus de 40 ans d’ancienneté qui forment les plus jeunes. C’est un vrai travail de transmission des compétences », raconte Guillaume Lafaye. « Un jeune qui arrive doit apprendre sur le terrain, mais aussi suivre des formations certifiantes pour être en conformité avec la réglementation. Par exemple, pour intervenir sur certaines pièces comme les pinces ou les freins, une formation spécifique est obligatoire. »
Pour Guillaume, l’un des principaux atouts de ce modèle est la réactivité : « Quand un problème survient, nous n’avons pas à attendre qu’un prestataire soit disponible. Nos équipes connaissent parfaitement le matériel et peuvent intervenir immédiatement ».
Cette organisation permet également une connaissance approfondie des installations et une meilleure anticipation des pannes : « Nos techniciens suivent les appareils au quotidien, ils en connaissent les points faibles et peuvent ajuster la maintenance en conséquence ».
Enfin, la pérennisation des emplois locaux est un autre bénéfice majeur : « Nos équipes restent sur place toute l’année. L’été, elles assurent la maintenance ; l’hiver, elles sont conducteurs d’engins ou pisteurs. Cela nous permet de fidéliser des techniciens qualifiés et de préserver un savoir-faire précieux », insiste Guillaume Lafaye.
Les défis et limites de ce modèle
Si cette approche présente de nombreux avantages, elle demande également une gestion rigoureuse des ressources humaines et matérielles. L’un des défis majeurs est le maintien d’un haut niveau de compétence en interne, notamment face à la complexité croissante des équipements et des exigences réglementaires.
« Nous sommes un peu isolés dans notre approche. Si un problème complexe survient et que nous manquons d’expertise sur une pièce spécifique, il peut être difficile de trouver du renfort rapidement», admet Guillaume Lafaye. « Contrairement aux stations qui externalisent, nous ne pouvons pas toujours faire appel à des prestataires spécialisés en urgence. Nous devons anticiper en permanence et avoir les bonnes compétences en interne. » Enfin, bien que l’internalisation de la maintenance soit un atout en termes de réactivité, elle peut aussi être une contrainte en cas de besoin spécifique. Certaines pièces nécessitent des interventions très spécialisées que seules les entreprises fabricants maîtrisent parfaitement. « Prenons l’exemple des réducteurs ou des moteurs de certains appareils. Si nous avons un souci majeur, nous n’avons pas d’autre choix que de faire appel aux fabricants. Mais là encore, cela prend du temps : il faut planifier, attendre la disponibilité des techniciens extérieurs… On perd en flexibilité sur ces aspects-là », explique Guillaume Lafaye.

Cette gestion des compétences est d’autant plus complexe que la station doit assurer une continuité dans la transmission du savoir-faire. Avec une équipe composée à la fois de techniciens expérimentés et de jeunes recrues, Montgenèvre s’appuie sur un modèle de formation interne, mais cela ne suffit pas toujours à répondre aux enjeux techniques les plus pointus.
Malgré ces défis, Montgenèvre maintient son choix de la maintenance internalisée, convaincue que les bénéfices en termes de réactivité et de qualité d’intervention l’emportent sur les contraintes.
Un modèle inspirant pour l’avenir des stations de ski ?
Alors que le secteur des remontées mécaniques évolue dans un contexte de complexification réglementaire, de pressions économiques et de tensions sur le marché du travail, le choix de la RARM de Montgenèvre d’internaliser sa maintenance interroge et inspire. Ce modèle repose sur un pari ambitieux : celui de l’autonomie technique et organisationnelle face à une tendance générale à l’externalisation.
Dans un paysage où de nombreuses stations de ski sont de plus en plus dépendantes de prestataires spécialisés, l’approche de la RARM de Montgenèvre apparaît comme une alternative viable qui présente plusieurs avantages stratégiques.
« On sait que beaucoup de stations peinent à recruter des techniciens, surtout sur les métiers de la maintenance. À Montgenèvre, nous avons trouvé une solution en offrant à nos équipes une activité à l’année : l’été, ils font de la maintenance, et l’hiver, ils passent sur d’autres missions, comme conducteur d’engins ou pisteur. Ça nous permet de les garder sur le long terme », explique Guillaume.

Dans ce cadre, la gestion autonome des infrastructures est un levier puissant de résilience. « Avoir la maîtrise totale de notre maintenance nous permet de mieux planifier l’avenir. On sait où on va, on peut adapter nos interventions en fonction des besoins réels et pas seulement des obligations réglementaires », explique Guillaume Lafaye. Cette capacité d’adaptation est essentielle dans un secteur où les cycles d’investissement sont longs et où chaque panne ou dysfonctionnement peut avoir des conséquences financières et opérationnelles lourdes.
La RARM de Montgenèvre a su trouver un équilibre en maintenant une équipe de maintenance dimensionnée à la taille de son domaine skiable. « Pour nous, c’est une évidence. Mais il faut avoir la taille adéquate : trop petit, ce n’est pas viable économiquement ; trop grand, ça devient compliqué à gérer sans prestataires », nuance Guillaume Lafaye.
À l’heure où les domaines skiables doivent redoubler d’ingéniosité pour réduire leurs coûts, améliorer leur réactivité et fidéliser leurs employés, l’approche de Montgenèvre ouvre la voie à une réflexion plus large sur la gestion des infrastructures en montagne.



























