A Arêches-Beaufort, l’agriculture et le tourisme ne s’opposent pas, ils coexistent et se renforcent mutuellement. Le Beaufort est produit à grande échelle, mais selon des pratiques respectueuses du territoire. Le ski alpin et le ski de randonnée attirent des passionnés, mais dans une approche maîtrisée et durable. Arêches-Beaufort reste un véritable village vivant à l’année, comme le souligne son Maire, Christian Frison-Roche : « On ne veut pas devenir une station sans âme, ni une carte postale figée dans le passé. Ici, on vit, on travaille et on innove pour que ce village reste ce qu’il a toujours été : un lieu où il fait bon vivre, toute l’année. »

Cette authenticité repose sur un équilibre subtil, où trois piliers – agriculture, artisanat et tourisme – s’entrelacent pour préserver une économie locale forte, tout en s’adaptant aux défis du changement climatique et de la pression foncière. Comment Arêches-Beaufort parvient-il à maintenir cette dynamique unique ? Plongée au cœur d’un village de 2100 habitants permanents qui a su préserver son âme.

Arêches-Beaufort, une économie locale ancrée dans la complémentarité

Contrairement aux stations où le tourisme a supplanté les autres activités économiques, Arêches-Beaufort repose sur un équilibre fragile mais essentiel entre l’agriculture, le commerce, l’artisanat et les sports de montagne. Cette cohabitation entre activités traditionnelles et modernité est ce qui permet au village de vivre à l’année et non seulement au rythme des saisons touristiques.

Agriculture et tourisme : un équilibre historique

La Coopérative Laitière du Beaufortain produit chaque année 30.000 meules de Beaufort, représentant un quart de la production nationale . Ce fromage AOP est vendu dans les commerces locaux, restaurants et points de vente spécialisés, garantissant des revenus aux producteurs et une mise en avant du terroir auprès des visiteurs.

Jean-Michel Viallet, 38 ans, agriculteur et moniteur de ski, appartient à cette génération de « doubles actifs » qui font la richesse du Beaufortain. Il explique combien ce mode de vie s’inscrit dans l’histoire locale : « L’hiver, je me lève à 5h30 pour la traite, puis direction la station pour une journée sur les skis avant de revenir m’occuper des vaches. C’est un rythme soutenu, mais c’est un modèle qui fonctionne ici depuis deux générations. Nos activités ne sont pas opposées, elles sont complémentaires. Ici, les moniteurs de ski sont aussi agriculteurs, bûcherons, artisans… C’est comme ça qu’on a toujours fonctionné, en s’adaptant aux saisons. »

Le Beaufort, fromage emblématique d'Arêches-Beaufort
Le Beaufort, fromage emblématique d’Arêches-Beaufort

En hiver, l’agriculture ne s’arrête pas : les exploitations continuent de fonctionner, nécessitant une gestion rigoureuse et des décisions stratégiques, tout en permettant parfois une adaptation de l’activité pour exercer un métier complémentaire. Le pastoralisme joue un rôle fondamental, entretenant naturellement les paysages et les pistes de ski, comme le rappelle Jean-Michel Viallet : « Ce que l’on oublie souvent, c’est que nos montagnes n’ont pas été façonnées par les skieurs, mais par les agriculteurs. Les pistes de ski ? Elles étaient déjà des pâturages bien avant qu’on y installe des remontées mécaniques. »

Aujourd’hui encore, les vaches laitières pâturent l’été sur les pistes, ce qui limite la prolifération des broussailles et réduit l’usage des machines pour entretenir le domaine skiable : « L’été, nos troupeaux remplacent les broyeuses mécaniques et fertilisent naturellement les sols. Ce n’est pas une nouveauté, c’est du bon sens paysan, et cela permet de garder un paysage ouvert et entretenu », nous explique Jean-Michel Viallet.

Une économie locale qui fonctionne à l’année

Si le tourisme représente une manne économique majeure, il ne supplante pas les autres activités locales. Arêches-Beaufort bénéficie d’un tissu artisanal et commercial qui assure un dynamisme hors saison. « On a la chance d’avoir une vraie vie de village, avec des commerces qui restent ouverts toute l’année. Contrairement à certaines stations, ici, les habitants peuvent acheter leur pain, leur fromage et aller au restaurant même en dehors de la saison touristique », nous précise Christian Frison-Roche.

En effet, Arêches-Beaufort compte des boulangeries, fromageries, épiceries et restaurants permettent aux habitants de faire leurs courses sans quitter la vallée. Par exemple, la Boulangerie des Croës à Arêches et Beaufort fournit du pain artisanal tout au long de l’année. Le secteur agricole joue un rôle clé dans cette dynamique, notamment grâce à la production du Beaufort, qui génère des emplois et des revenus bien au-delà de la saison d’hiver : « Chaque meule de Beaufort, c’est du travail pour les éleveurs, les fromagers, les affineurs… C’est tout un écosystème qui permet au village de vivre», précise Jean-Michel Viallet.

Village d'Arêches-Beaufort - ®Paloma Striby
Village d’Arêches-Beaufort – ®Paloma Striby

Mais cette économie locale repose sur un fragile équilibre, comme le souligne Christian Frison-Roche : « Si on casse cet équilibre, on met en péril toute notre identité. Si demain il n’y a plus d’agriculteurs, les paysages changeront, et le tourisme en pâtira. Si on mise tout sur le ski, on se retrouve dépendant d’une seule activité, ce qui serait une erreur. »

Le village dispose de services essentiels qui favorisent une vie locale active :

  • Éducation : Deux écoles et un collège de 250 élèves assurent la scolarisation des jeunes, avec des sections spécialisées comme le ski, ayant formé des athlètes de haut niveau tels que Marie Bochet et Clara Direz.
  • Santé et services sociaux : Un EHPAD, une maison de santé et des services d’aide à domicile (ADMR) garantissent une prise en charge adaptée des besoins de la population.
  • Culture et loisirs : Une médiathèque, une bibliothèque, une école de musique et diverses infrastructures sportives (piscine, terrains de tennis, via ferrata) enrichissent la vie culturelle et sportive du village.
  • L’AAB (Association d’Animation du Beaufortain) qui réunit des habitants impliqués dans la vie locale du Canton.

Une station qui refuse la surenchère immobilière

Avec 1600 résidences secondaires, Arêches-Beaufort fait face à un défi de taille : comment garantir du logement pour les habitants à l’année sans céder à la spéculation immobilière qui a pu transformer progressivement certaines stations de montagne ?

Le Maire, Christian Frison-Roche, a une vision claire : plutôt que de construire massivement, l’enjeu principal est de « réchauffer les lits froids », c’est-à-dire encourager l’occupation des logements existants tout au long de l’année. « On n’a pas besoin de multiplier les constructions neuves, on a déjà un parc immobilier conséquent. Le vrai problème, c’est que trop de logements restent vides une grande partie de l’année. Notre priorité, c’est de réactiver ces lits froids pour ramener de la vie au village. »

Vue générale d'Arêches-Beaufort en été - ®Paloma Striby
Vue générale d’Arêches-Beaufort en été – ®Paloma Striby

Pour cela, la municipalité a lancé la construction de 60 nouveaux logements accessibles aux habitants locaux, un projet qui vise en priorité les jeunes actifs et les familles qui souhaitent  s’installer durablement : « Notre priorité, c’est de garder nos jeunes ici. S’ils ne peuvent plus se loger, ils partiront, et c’est tout le village qui en souffrira », explique Christian Frison-Roche. « On ne veut pas d’une station défigurée par des immeubles impersonnels. Ici, on rénove les chalets en respectant l’architecture locale. On refuse les grands ensembles et on protège nos terres agricoles. »

Un territoire engagé pour un tourisme durable

Arêches-Beaufort fait figure d’exception parmi les stations de montagne en conciliant activité touristique et préservation du territoire. Labellisée Flocon Vert niveau 2, elle s’engage dans une approche plus responsable du développement du ski et de l’économie locale.

Un enneigement raisonné pour limiter l’impact environnemental

Alors que certaines stations dépendent fortement de la neige de culture, Arêches-Beaufort n’utilise que 15 % de neige de culture sur son domaine, contre une moyenne nationale de 35%. Un choix qui s’explique par une situation géographique favorable, mais aussi par une volonté politique de ne pas suréquiper la station. « On a la chance d’avoir un bon enneigement naturel grâce à notre exposition et à la proximité du Mont-Blanc. On aurait pu multiplier les canons à neige, mais on a fait un autre choix : celui de rester raisonnables et d’utiliser les ressources intelligemment », nous explique Christian Frison-Roche.

L’eau nécessaire pour la production de neige de culture provient du barrage de Roselend, évitant ainsi de ponctionner les rivières locales, un point crucial pour la préservation des écosystèmes. « Nous n’avons pas de retenue collinaire. L’eau qu’on utilise pour l’enneigement, on la prend et on la restitue dans le cycle naturel. Rien n’est gaspillé», ajoute Christian Frison-Roche.

Arêches Beaufort

Une agriculture intégrée au projet environnemental

Le label Flocon Vert ne concerne pas uniquement les infrastructures touristiques. Il met aussi en lumière le rôle fondamental de l’agriculture locale dans la gestion durable des espaces montagnards. Jean-Michel Viallet souligne que les pratiques agricoles jouent un rôle essentiel dans la préservation du paysage et de la biodiversité : « Le pastoralisme, c’est du développement durable avant l’heure. Nos vaches entretiennent les pistes de ski l’été, elles évitent l’embroussaillement et maintiennent des paysages ouverts. On ne peut pas séparer la station du monde agricole. Si demain l’agriculture disparaît, ce sont les paysages qui changent, et c’est tout l’équilibre du territoire qui est menacé. »

Malgré ces avancées, les défis restent nombreux. Jean-Michel Viallet voit dans le Flocon Vert un point de départ plutôt qu’un aboutissement : « Le Flocon Vert, c’est bien, mais ce n’est pas une fin en soi. Il faut que ça nous pousse à aller plus loin, à améliorer ce qui peut l’être, que ce soit en agriculture ou en tourisme. »

Le maire partage cette vision et insiste sur la nécessité d’adapter la station aux défis du changement climatique : « On a encore du travail devant nous. Il faut continuer à innover, à diversifier nos activités, à réduire notre empreinte écologique. Ce n’est pas une question de mode, c’est une nécessité pour que notre village reste attractif et viable dans les années à venir. »

Le Beaufort - ®Sigrid Pelisset
Le Beaufort – ®Sigrid Pelisset

Un cadre de vie préservé et attractif

Le patrimoine architectural d’Arêches-Beaufort, avec ses chalets traditionnels en pierre et bois, a su évoluer sans perdre son authenticité. Le village et ses hameaux historiques, comme Boudin, classé aux Monuments Historiques, témoignent de cet attachement à l’histoire locale .

L’architecture traditionnelle d’Arêches-Beaufort, avec ses chalets en bois et ses fermes d’alpage, reflète un riche héritage culturel. Les nombreux hameaux, tels que Les Curtillets, Le Planay ou Boudin, offrent une immersion dans l’histoire locale, chaque hameau possédant sa propre chapelle, témoin du patrimoine religieux de la région. Les paysages environnants, composés de forêts, d’alpages et de sommets majestueux, constituent un cadre idyllique pour les activités de plein air.

Vue générale de la station d'Arêches-Beaufort - ®Paloma Striby
Vue générale de la station d’Arêches-Beaufort – ®Paloma Striby

Les paysages emblématiques du Beaufortain, tels que le lac de Roselend, les alpages du Mirantin et les forêts d’épicéas, attirent les amateurs de grands espaces. Avec 500 km de sentiers balisés, la randonnée et le ski de randonnée sont des activités clés, pratiquées aussi bien par les habitants que par des champions comme Axelle Gachet-Mollaret, William Bon-Mardion et Xavier Gachet, membres de la Team Arêches-Beaufort .

Un modèle d’avenir pour les stations-villages ?

Face aux défis climatiques et à l’évolution des modes de tourisme, Arêches-Beaufort a su concilier développement et préservation. Ce modèle repose sur trois piliers fondamentaux : une agriculture vivante qui façonne et entretient le territoire, un tourisme raisonné qui ne cède pas à la surenchère des infrastructures, et un engagement environnemental concret à travers des initiatives comme le Flocon Vert.

Mais ce modèle est-il reproductible ailleurs ? Jean-Michel Viallet et Christian Frison-Roche s’accordent sur un point : ce qui fonctionne ici est le fruit d’une histoire et d’un équilibre particulier, où les activités humaines et la nature ont toujours cohabité. D’autres stations pourraient s’inspirer de cette approche, mais sans oublier qu’un tourisme durable ne peut pas être une simple adaptation du modèle classique. Il exige une réflexion profonde sur la manière dont les stations doivent évoluer face au changement climatique et aux nouvelles attentes des visiteurs.

Agriculture et Tourisme à Arêches-Beaufort. ®Sigrid Pelisset
Agriculture et Tourisme à Arêches-Beaufort. ®Sigrid Pelisset

Comment imaginer la station de demain ? Devra-t-elle être moins dépendante du ski alpin, en misant davantage sur des activités toute l’année ? Les modèles économiques pourront-ils être viables sans céder aux logiques purement spéculatives du foncier ? Quel rôle auront les populations locales, face à une attractivité grandissante des territoires de montagne ?

Arêches-Beaufort prouve qu’un autre tourisme est possible, mais aussi que le défi est immense. L’avenir des stations-villages passera sans doute par leur capacité à inventer des solutions adaptées à leur territoire, sans perdre leur identité. L’enjeu n’est pas seulement environnemental, il est aussi social et économique : conserver des villages habités à l’année, où les générations futures pourront encore vivre, travailler et transmettre leur savoir-faire.