Blandine Tridon est une figure incontournable du monde du tourisme en montagne, forte de plusieurs décennies d’expérience au sein de grandes entreprises du secteur. Son parcours est marqué par une passion inébranlable pour l’humain, l’innovation et la gestion de la complexité. Tout au long de sa carrière, elle a su conjuguer rigueur et curiosité pour naviguer à travers les défis du secteur touristique. À l’aube de sa retraite, elle partage avec nous son regard éclairé sur son parcours, ses motivations et ses passions. De ses débuts en Lorraine à son engagement en faveur de la montagne, Blandine Tridon incarne une vision humaniste et engagée du leadership. Découvrez son histoire, ses réflexions sur l’avenir du secteur et les défis qu’elle souhaite relever dans les années à venir.
Blandine TRIDON, pouvez-vous nous parler de votre parcours professionnel ?
Blandine TRIDON : Je suis originaire de Lorraine, et bien que mes parents, tous deux médecins, n’aient pas influencé directement mon parcours professionnel, j’ai développé très tôt une passion pour les langues étrangères. Cela m’a naturellement orientée vers le secteur du tourisme, même si, de façon paradoxale, j’ai finalement peu eu l’occasion d’utiliser ces langues dans ma carrière. Toutefois, cette intuition s’est révélée juste, car je me suis pleinement épanouie dans le secteur du tourisme, où l’humain occupe une place centrale. Je me suis toujours dit que ce secteur ne pourrait jamais se passer des relations humaines, et cela a été un facteur clé de ma réussite et de mon bonheur professionnel.
Concernant mon parcours académique, j’ai choisi d’intégrer une école de commerce (l’ESCP), avec une spécialisation en gestion des entreprises touristiques. Cette formation m’a permis de débuter par un stage pour les hébergements de La Plagne, où j’ai découvert les métiers de l’hébergement touristique. J’ai ensuite passé 18 ans chez Maeva, puis deux ans chez Pierre & Vacances, suite à leur acquisition. Tout au long de ma carrière, j’ai eu la chance de toucher à de nombreux métiers : du commercial international, où j’ai mis en pratique mes compétences en langues, à la direction d’exploitation en passant par le contrôle de gestion. Cette diversité d’expériences m’a permis d’acquérir une vision globale des entreprises dans lesquelles j’ai évolué.

Un moment marquant de mon parcours a été la prise de conscience de l’importance des contrats dans notre métier, dont l’outil de travail dépend. Souvent laissée aux seuls juristes, cette dimension m’a semblé trop cruciale pour être négligée. Bien que je ne sois pas juriste de formation, j’ai décidé de m’approprier ces aspects, car ils recèlent des enjeux stratégiques pour l’entreprise. Cela m’a conduit à m’intéresser au domaine plus larges du risk management, que j’ai trouvé passionnants bien qu’ils soient souvent sous-estimés dans le secteur.
Ma première partie de carrière s’est déroulée dans le domaine des résidences de tourisme, un secteur en pleine émergence à l’époque. Quand j’ai commencé en 1985, le statut même de résidence de tourisme n’existait pas encore officiellement – il a été créé en 1986. J’ai eu la chance de participer à la création de ce métier et de vivre son évolution. C’est également à cette période que j’ai rencontré Jean-Yves Remy, alors qu’il reprenait Saint-François-Longchamp, et que j’étais directrice du développement chez Maeva. En 2003, j’ai rejoint Labellemontagne, où je travaille depuis 21 ans, et je suis Présidente de la Commission Juridique & Fiscal de Domaines Skiables de France depuis 6 ans.

Aujourd’hui, après tant d’années d’expérience, je dirais que ce qui me motive toujours, c’est une combinaison de passion, de rigueur et de curiosité. Ces trois éléments sont les moteurs de ma vie professionnelle, et je pense qu’ils me permettent de continuer à relever les défis que le secteur du tourisme, en perpétuelle évolution, nous propose. À 60 ans, je garde cette même énergie et cet enthousiasme pour l’avenir, avec la conviction que le tourisme est un secteur où l’humain continuera de jouer un rôle clé.
Quelles sont vos passions ?
Blandine TRIDON : Mes passions sont nombreuses, mais je vais en évoquer trois principales qui me tiennent particulièrement à cœur.
La première est liée à l’humain. J’aime découvrir les parcours de vie, en particulier ceux des entrepreneurs. Depuis une vingtaine d’années, je suis engagée au C.J.D. (Centre des Jeunes Dirigeants d’Entreprise), une expérience très enrichissante qui me permet d’échanger avec des personnes aux histoires et aux parcours diversifiés. C’est fascinant de constater à quel point ces parcours peuvent être différents tout en partageant des points communs. Cette passion, je peux la vivre partout, que ce soit en écoutant un entrepreneur ou en discutant avec une personne âgée dans un village. Ce qui m’intéresse, c’est la profondeur de l’expérience humaine, plus que l’image que l’on renvoie. Pour moi, l’entreprise est un lieu de construction humaine durable, et c’est ce qui donne tout son sens à ce que je fais au quotidien, que ce soit dans la rigueur des dossiers ou dans la gestion des équipes.
La deuxième passion qui me caractérise est la musique, et plus particulièrement le chant. J’aime chanter, que ce soit en chorale ou seule, et j’ai la chance d’avoir une bonne mémoire auditive. J’ai cette capacité à retenir rapidement les chansons que j’entends, et souvent, un simple mot évoque immédiatement une mélodie dans mon esprit. La musique est pour moi liée à la joie, à l’émotion, et elle m’apporte beaucoup de bonheur au quotidien.

Enfin, la nature occupe une place essentielle dans ma vie. J’ai un amour profond pour la montagne, et plus précisément pour la moyenne montagne, que j’aime parcourir à travers la randonnée. Au-delà du plaisir de la marche, mais aussi le fait de prendre le temps de contempler la beauté du vivant dans toute sa diversité. J’ai la chance de vivre dans une région exceptionnelle qui me permet d’admirer des panoramas incroyables, et je suis particulièrement sensible à la beauté du monde qui nous entoure.
Ces trois passions – l’humain, la musique et la nature – sont les piliers qui nourrissent ma vie et qui continuent à m’enrichir au fil du temps.
Blandine TRIDON, quelles sont vos principales motivations, pourquoi vous levez-vous le matin ?
Blandine TRIDON : Mes principales motivations, celles qui me font me lever chaque matin, sont profondément liées à l’humain et à l’engagement. Je suis une personne naturellement engagée, que ce soit dans ma vie professionnelle ou dans le cadre de mes activités associatives. Pour moi, l’engagement signifie tenir parole, être là lorsque c’est nécessaire et aller au bout de ses responsabilités. Cette notion d’engagement est au cœur de tout ce que je fais.

Ces dernières années, marquées par des crises majeures, notamment la pandémie, ont mis cette notion à rude épreuve. Nous avons vécu des moments d’une grande complexité. J’aime relever des défis et gérer la complexité, mais il est vrai que nous avons traversé une période d’overdose de complexité. Les derniers hivers ont été particulièrement éprouvants. En 2020, nous avons dû gérer l’inconnu ; en 2021 tout était à l’arrêt, et il a fallu se battre pour assurer la survie de l’activité ; en 2022, nous avons pu redémarrer, mais avec moins de salariés, sous des protocoles Covid stricts. Pourtant, même dans ces moments de crise, il y a toujours des opportunités, et ces épreuves m’ont permis de vivre des moments exceptionnels.
Durant cette période, j’ai eu l’opportunité de travailler en étroite collaboration avec Alexandre Maulin, Laurent Reynaud et d’autres responsables, notamment dans le cadre de négociations avec Bercy. C’était une expérience unique que je n’aurais jamais imaginé vivre dans un autre contexte. Ces souvenirs resteront gravés, car ils sont le témoignage d’un engagement intense et collectif pour surmonter des situations inédites.

Aujourd’hui, ce qui continue de me motiver, c’est cette même notion d’engagement, mais aussi une nouvelle priorité qui émerge de plus en plus dans mon esprit : la transmission. Il est important pour moi de préparer l’avenir, de passer le relais aux nouvelles générations, afin que ce que nous avons construit puisse perdurer. Cet aspect de transmission devient un moteur essentiel pour moi, car il s’agit non seulement de poursuivre ce que nous avons commencé, mais aussi de préparer la suite et de s’assurer que nos valeurs et notre expérience continueront d’être portées par d’autres.
Quelle est votre plus grande satisfaction ?
Blandine TRIDON : Ma plus grande satisfaction, qui est très personnelle, c’est avant tout ma vie, et en particulier ma fille. Elle a choisi une voie totalement différente de la mienne, ce que je trouve fascinant. Elle est ingénieure en microbiologie, un domaine qui la passionne profondément. Bien que je sois toujours restée proche du monde de l’entrepreneuriat, je craignais qu’elle en ait trop entendu parler, mais finalement, elle a intégré une start-up en microbiologie. Ce qui me réjouit, c’est de voir que, au-delà de son métier, elle est pleinement investie dans les dynamiques d’entreprise, avec ses collègues, ses projets, et toutes ces interactions humaines qui me rappellent les valeurs que je lui ai transmises.

Il y a d’ailleurs une anecdote amusante à ce sujet : à l’arrivée au congrès DSF, un prestataire du secteur qui intervient également dans l’entreprise où elle travaille m’a dit qu’il connaissait mon nom grâce à ma fille. Cela m’a fait sourire de voir à quel point nos parcours, bien que différents, peuvent se croiser.
Ma fille est pétillante et épanouie dans ce qu’elle fait, et cela me remplit de fierté. Nous partageons souvent des discussions sur ses interactions au travail, et j’aime pouvoir lui apporter mon expérience, non pas sur son domaine technique, mais en prenant un rôle de coach. C’est un privilège de pouvoir l’aider à prendre du recul sur certaines situations, surtout à un âge où elle est encore au début de sa carrière, à 26 ans.
Au-delà de l’aspect personnel, cette satisfaction touche aussi à ce qui me motive profondément dans la vie : le goût de l’entreprise. J’ai toujours pensé que l’on n’a pas besoin d’être propriétaire ou entrepreneur pour avoir cet esprit entrepreneurial. Dans les entreprises où j’ai travaillé, notamment celle de taille familiale où j’évolue, j’ai toujours vécu mon engagement comme si l’entreprise était la mienne, en y apportant un soin et une rigueur particuliers.

Une autre grande satisfaction a été la reconnaissance de mon travail à travers la remise de l’Ordre national du Mérite, que j’ai reçu l’année dernière. Cette distinction, décernée par le ministère de l’Économie, a probablement été en lien avec mon implication dans les négociations avec Bercy durant la crise. C’est une reconnaissance qui me touche, car elle témoigne d’un engagement constant au service de l’entreprise et de l’humain.
Avez-vous des regrets ?
Blandine TRIDON : Si je devais parler de regrets, je ne suis pas certaine que ce soit le terme exact, mais il y a certainement des frustrations liées à la période difficile que nous avons traversée, notamment depuis la pandémie de Covid. Cette crise nous a mis à rude épreuve, avec l’éloignement de nos salariés pendant 21 mois, et le départ de certains et des bouleversements majeurs dans notre organisation. Il y a eu de nombreuses initiatives et projets qui étaient en cours et que nous avons dû mettre en pause, car des priorités plus urgentes se sont imposées.
Un exemple précis serait tout ce qui concerne nos démarches en faveur du respect des hommes et de l’environnement. Dès 2019, il était inscrit comme l’un des piliers fondamentaux de notre entreprise, et nous avions commencé à transcrire cela avec une belle dynamique autour de ces valeurs. Mais avec la crise Covid, nous n’avons pas eu d’autre choix que de laisser ces projets en suspens pendant un certain temps. C’est une frustration de voir que des projets auxquels nous tenions ont été interrompus, même si nous sommes sortis grandis de cette période d’une certaine manière.

Il y a eu de véritables cassures pendant cette période, et c’est toujours compliqué à gérer. On a tenté de composer avec la situation, mais il faut admettre que nous n’en avions pas vraiment le contrôle. C’est sans doute cela qui est le plus difficile à accepter. En tant que dirigeant, l’une des fonctions premières est de gérer l’incertitude, et c’est quelque chose auquel nous sommes habitués. Cependant, cette fois-ci, l’incertitude était d’une ampleur exceptionnelle, et elle s’est diffusée dans toute l’entreprise. Les leviers pour retrouver un sens, pour redonner une direction claire, étaient limités, et cela a laissé des traces.
Je dirais donc qu’il y a des séquelles, des frustrations liées au fait que certains projets n’ont pas pu être relancés aussi facilement que prévu, mais je ne parlerais pas de regrets au sens strict. C’est plutôt une période qui nous a marqués profondément, et qui a montré que, même avec de l’expérience dans la gestion de l’incertitude, certaines crises peuvent nous dépasser dans leur complexité.
Si vous aviez une liste de trois vœux pour la montagne, quels seraient-ils ?
Blandine TRIDON : Si je devais formuler trois vœux pour la montagne, le premier serait que nous puissions avancer sur les enjeux complexes qui nous concernent, sans haine et avec une réelle prise de responsabilité. Il est essentiel que les débats et discussions se fassent de manière respectueuse, sans simplifications excessives. La montagne, comme tant d’autres domaines, mérite mieux que des slogans réducteurs ou des punchlines superficielles. Il est crucial de prendre en compte la complexité des situations, qu’il s’agisse des intérêts des différentes parties prenantes ou des limites planétaires. Simplifier à l’extrême ne fait que masquer la véritable richesse des enjeux. Il faut des discussions adultes et responsables, sans ce cynisme ambiant où l’on ridiculise les efforts entrepris de bonne foi.

Mon deuxième vœu serait de trouver des solutions pérennes pour que la montagne reste un lieu de vie dynamique. La montagne est un endroit unique, et il est essentiel que ceux qui y vivent puissent continuer à le faire dans de bonnes conditions. Maintenir la vitalité de ces territoires est un enjeu fondamental, que ce soit pour les populations locales, pour l’environnement ou pour les visiteurs.
Enfin, mon troisième vœu porte sur l’innovation et l’inventivité. Plutôt que de faire table rase du passé, il s’agit de tirer parti de ce qui existe déjà, tout en intégrant de nouvelles solutions et en s’ouvrant à de nouvelles expériences. Je suis convaincue que cela peut se faire en harmonie. Nous ne devons pas sous-estimer les changements radicaux qui peuvent survenir, mais si nous avons un projet commun et partagé, nous pouvons réussir à réinventer les modèles existants. Cela inclut l’innovation dans les services, la manière de vivre dans ces territoires, mais aussi dans les cadres juridiques et les partenariats public-privé, qui doivent être réinterrogés et réinventés. Il est crucial de ne pas rester figés dans des modèles dépassés, mais plutôt de s’inspirer de ce qui fonctionne bien pour continuer à faire évoluer les activités économiques et humaines en montagne.
Blandine TRIDON, quelle sera la suite ?
Blandine TRIDON : En ce qui concerne la suite, oui, la retraite approche. Mais avant cela, j’ai encore quelques années devant moi avec des choses à accomplir. J’ai déjà commencé à faire des listes de tout ce que j’aimerais faire une fois que j’aurai davantage de temps. L’une des premières choses que je souhaite entreprendre, c’est de marcher à travers la France, notamment dans les Pyrénées et le Sud-Ouest, des régions que je connais peu. J’aime l’idée de prendre le temps de découvrir des villages, de rencontrer des gens et de me laisser porter par ces moments de rencontres humaines. Comme je le disais, les parcours de vie m’intéressent beaucoup, et la marche permet de s’immerger pleinement dans ces expériences.

J’ai aussi une maison en Chartreuse, où je compte passer plus de temps, me ressourcer et profiter de la nature. Je suis très attirée par l’idée d’assister à des festivals. Par exemple, j’ai découvert récemment le festival ‘Étonnants Voyageurs’ à Saint-Malo et je me suis dit que c’était le genre d’événements auxquels je pourrais assister une fois que j’aurai plus de temps. Ma liste d’envies grandit progressivement, et cela me réjouit.
J’aspire à trouver un équilibre entre des moments de solitude dans la nature, pour me recentrer, et des moments sociaux, car je suis une personne naturellement sociable. Je n’ai pas l’intention de prolonger indéfiniment ma carrière professionnelle, car je veux éviter de tomber dans la nostalgie (surtout pas jouer « les vieux cons ») ou de devenir quelqu’un qui ne s’adapte plus aux changements. Pour autant, il y a un domaine qui m’intéresse particulièrement pour la suite, c’est le mentorat, notamment pour les femmes, et surtout dans le milieu de la montagne. Il reste beaucoup à faire dans ce domaine, et parfois un simple coup de pouce, un encouragement, peut faire toute la différence.
J’ai récemment eu des conversations avec des femmes brillantes dans des fonctions similaires aux miennes, et je me suis dit qu’elles se posaient les mêmes questions que moi à une époque. Pouvoir les soutenir et les guider serait une manière de continuer à contribuer au monde professionnel après ma retraite. Donc, le mentorat, en particulier pour les femmes dans l’univers de la montagne, pourrait bien être l’une de mes missions après la retraite.


























