Dans ce portrait exclusif, nous rencontrons dans son salon grenoblois Jean Souchal, une figure emblématique de l’industrie des remontées mécaniques et un visionnaire passionné par la montagne. Originaire de Savoie, dans la vallée des Belleville, Jean Souchal a été témoin de la transformation de ces paysages montagneux depuis son enfance.

Ses 43 années chez Poma ont été ponctuées d’innovations et de projets internationaux, comme le développement d’un système de remontées pour la Grande Muraille de Chine. Jean Souchal partage des anecdotes personnelles qui reflètent son approche humaniste du monde des affaires, tout en soulignant l’importance de préserver et de valoriser l’environnement.

Père de six enfants et grand-père de onze petits-enfants, il a su équilibrer une vie familiale riche avec une carrière internationale exigeante. Ses loisirs reflètent également sa passion pour la montagne et la nature.

À travers ce portrait, nous découvrons non seulement un professionnel accompli mais aussi un individu profondément enraciné dans ses valeurs et sa communauté. Cette interview offre un regard intime sur la vie et les réflexions de Jean Souchal, un homme qui a façonné l’industrie des remontées mécaniques tout en conservant un profond respect pour la montagne et ses habitants. 

Jean SOUCHAL

Jean Souchal, pouvez-vous nous présenter votre parcours ?

J’ai 65 ans, je suis originaire de Savoie, de Moutiers et plus précisément la vallée des Belleville. Il s’agissait d’une époque où la montagne était très industrialisée et il y avait encore une usine à Moutiers. Il n’y avait pas encore la station des Ménuires, je suis quelqu’un qui a vu se construire, grandir… les vallées de montagne, et cela m’a beaucoup marqué. Les différents chocs pétroliers… ont fait que je me suis retrouvé sur Arles pour finir mes études. C’est comme ça que j’ai eu de la chance au niveau des études. J’ai pu faire des études d’ingénieur, Arts et Métiers à Aix en Provence et je me suis très rapidement marié, juste à la sortie de l’école.

Il y avait plusieurs solutions à l’époque, celle de monter en station, ou de rester en vallée. C’était une époque où il y avait énormément de développement. Ma femme était grenobloise, et nous avons plutôt fait le choix de s’installer à Grenoble. C’est comme cela que je suis rentré chez Poma, avec une volonté d’évoluer dans ce monde du ski que j’affectionne. Autour de ça, j’ai fait beaucoup de ski, et beaucoup d’alpinisme.

Chez Poma, j’ai découvert des choses extraordinaires et notamment cette dimension technologique qui correspondait vraiment à mon métier d’ingénieur (mécanicien, électricien, automaticien, géotechnicien…) et à la construction d’une remontée mécanique. Une remontée mécanique est pleine de génies à l’intérieur, et cela m’a vraiment plu, tellement que 43 ans après, j’y suis encore !!!

Jean SOUCHAL en famille

La vie de famille a toujours été pour moi un pilier important. Nous avons 6 enfants, 11 petits enfants. J’ai eu la chance d’avoir une femme qui a géré cela parce que je n’étais pas beaucoup là, avec des chantiers à l’extérieur et partout dans le monde.

Avec du recul, cela a aussi été quelque chose d’exceptionnel de pouvoir côtoyer à la fois des Chiliens, des Algériens, des Américains du Nord, des Chinois, des Russes…. C’est une richesse exceptionnelle sur le plan humain qui vraiment m’a beaucoup marqué et entrainé.

Le COVID nous a ramené à la maison, et nous avons un peu changé nos modes de vie : maintenant je rentre dans une nouvelle phase où je découvre mes petits-enfants et redécouvre mes enfants. C’est intéressant.

Chez Poma, j’ai trouvé du sens bien au-delà de ce qu’était la partie aménagement du ski. J’ai eu cette chance par exemple d’être parti pour réaliser le projet sur la muraille Chine en 1985. Il y a peu de gens qui sont allés en Chine à ces époques là. Et puis après, j’y suis allé 2 fois par an pendant toutes les années qui ont suivi. Cela m’a permis de prendre conscience du respect des gens par rapport à leur environnement, y compris dans les endroits que l’on ne connait pas. Sur le projet de la muraille de Chine, on ne devait pas voir les gares depuis la muraille. Cela m’a vraiment ouvert les yeux sur comment on peut créer de la valeur et faire que les choses vivent, tout en respectant ces milieux. Tout cela a vraiment donné du sens, à un moment où tout était en plein développement.

Jean SOUCHAL à Rio de Janeiro (Brésil)

Les années 1980 sont un peu des années folles en terme d’aménagement, notamment avec les effets du plan Montagne qui ont, pour la France, créé de vraies raisons d’habiter et de vivre dans nos montagnes. Cela me parait important aujourd’hui : faire vivre une entreprise dans nos territoires, pour pouvoir y vivre aussi. On parle souvent de l’accueil des touristes, mais il y a aussi la notion de vivre en montagne, comment il peut y avoir une école dans mon village, un boucher… et pour cela il faut créer de l’activité. Il y a un enjeu autour de notre industrialisation, à qui on passe des commandes, où on s’installe, etc.

Et si le groupe Poma, ce sont des chiffres remarquables, certaines fois nous sommes arrivés à dépasser les 80% d’activité à l’export, mais nous avons toujours eu près de 80% des fabrications réalisées en France. Ce n’est pas un choix qui est toujours simple à assumer parce que le coût du travail a des conséquences, mais je crois que cela a aussi un côté vertueux pour le groupe et nos actionnaires. Nous sommes attachés à pouvoir nous regarder dans la glace comme étant un acteur avec des valeurs fortes.

Et cela m’a vraiment beaucoup motivé. En tout cas, pour mes équipes et moi puisqu’on se ressemble forcément beaucoup dans les équipes de management.

Il y a eu des belles mutations du côté touristique et cela est aujourd’hui un vrai sujet. Que ce soit la muraille de Chine, la Canopée au Costa Rica, Sydney ou Cairns en Australie,… la mobilité urbaine a repris un essor extraordinaire au début des années 2000. Cela donne un vrai sens à la mobilité puisque nous sommes aussi dans cette transition énergétique avec des atouts considérables : une traction électrique, peu d’émission de CO2, une mobilité immédiate et cette manière de passer par la troisième dimension et éviter des ouvrages tels que des tunnels, etc.

Décennies après décennies, nous avons été capables de construire, d’innover, de proposer et de justifier, des solutions soutenables. Et cela est vrai pour la population, mais aussi pour les entreprises et leurs collaborateurs. Pour moi aujourd’hui, la transition s’est amorcée, c’est important de savoir s’effacer et c’est mon rôle aujourd’hui. Je sens bien aujourd’hui que le monde bouge dans toutes les directions. Alors évidemment, le ski est important, le ski est notre histoire, et c’est lui qui nous a permis de développer des projets avec des tas de partenaires exigeants et qui nous ont poussé à l’innovation.

Jean SOUCHAL

Aujourd’hui, je garde en tête deux anecdotes : par exemple sur Rio de Janeiro où deux gamins allaient à l’école au milieu des favelas. J’ai croisé ces gamins de 5 et 6 ans qui ne parlaient pas l’anglais, et moi je ne parlais pas du tout brésilien. Mais nous avons échangé des regards, et je me souviens leur avoir donné un pin’s et une casquette. Et à ce moment-là, l’un d’entre eux m’a demandé ma nationalité. Je lui ai répondu français. Et le petit gamin de 6 ans me regarde et il simule un grand coup de boule. Zidane ? J’ai dit « mince alors c’est ça l’image de la France? » Et après on m’a expliqué : « mais non, tu n’as rien compris, c’est 1, 2 et 3. C’est Zidane qui avait marqué de la tête les 3 buts qui allaient enlever en 1998 la Coupe du monde au Brésil ! Ce sont aussi des moments comme cela, où en tant que patron, on se dit qu’il y a du sens à ce qu’on fait. C’est ce que je veux retenir en tout cas de ces décennies, cette chance de pouvoir faire des choses utiles aux autres. C’est rassurant par rapport à la suite.

Aujourd’hui, nous sommes dans une phase de recherche par rapport à ski, au monde de la montagne, de ce qu’était l’or blanc à un moment donné. Nous allons sûrement faire un certain nombre d’erreurs, mais en attendant, je pense qu’aujourd’hui, plus que jamais, nous allons être acteur de quelque chose qui prend un vrai sens. Il faut que nos territoires de montagne vivent, il faut que l’homme reste en montagne et qu’il continue à maîtriser la nature pour éviter qu’elle ne s’affolle. Il faut le faire intelligemment, correctement, se poser les bonnes questions, qui amèneront les bonnes réponses. C’est comme cela que l’on a participé pendant la Convention des Entreprises sur le Climat pour nous redonner vraiment des lignes conductrices et d’être en accord avec les accords de Paris. Cela va vite arriver.

Cela fait déjà 2 ans que nous avons des plans qui sont très forts, et responsables. Nous avons surement fait des erreurs mais nous avons fait aussi beaucoup de choses pour avancer et pour permettre à nos enfants, nos petits enfants de continuer à venir goûter à nos beaux paysages de la montagne. Les ascenseurs valléens sont le sujet du moment. Il est important de savoir comment on arrive en montagne et comment on en repart ».

Jean Souchal, quelles sont vos passions ?

Je suis un gros bricoleur, et je suis vraiment attaché à ce qui concerne la réalisation. J’ai construit un certain nombre de maisons familiales, avec cette envie en tout cas qu’à chaque fois, ce soient des lieux d’accueil. Dans les 2 maisons que j’ai réussi à construire, ce sont 25 couchages minimum. Parce que l’important c’est justement de pouvoir partager. La vie n’a de sens qu’à partir du moment où elle est partagée, avec le plaisir de recevoir.

Jean SOUCHAL à la cueillette aux champignons

Au-delà de la famille, j’aime bien aller aux champignons. Ce sont des moments où on peut être seul et enfin arriver à enlever la pression que l’on a tous les jours. Ce n’est pas toujours simple d’être patron, faut pas le croire. La nature est un élément important pour moi. J’ai fais beaucoup de montagne à un moment donné. Aujourd’hui, j’aime passer du temps avec mes petits-enfants à faire des choses. Je reste un peu à l’écart de ce qui est l’émulation, j’ai beaucoup donné.

Jean SOUCHAL – cueillette de champignons

Quelles sont vos motivations ? Pourquoi vous levez-vous le matin ?

Je suis plutôt une personne du matin. À vrai dire je sais pas trop parce que de toute façon cela fourmille toute la journée. J’ai toujours quelque chose à faire. J’aime bien me rappeler des parents, des grands-parents … la trace est importante. J’aime passer du temps à pouvoir expliquer et laisser les choses.

Aujourd’hui, on me demande d’intervenir de par mon style sur des explications de motivation. Mes motivations sont avant tout le partage peut être, de savoir faire, mais pas en tant que professeur illuminé, plutôt en tant que praticien, en tout cas avec ses réussites et ses erreurs. Parce que des erreurs on en fait beaucoup évidemment. L’important c’est de ne pas faire 3 fois la même !!

Ma retraite va me donner encore un peu plus de temps, donc je vais pouvoir faire des tas de choses.

Jean SOUCHAL – session de bricolage

Quelle est votre plus belle réalisation ou votre plus grande réussite ?

On me pose assez souvent cette question. Si je dois donner une réponse c’est d’avoir créé cette famille qui est si unie, dans laquelle tout se passe très bien, où les gens se consolident et se soutiennent. Je crois que pour moi c’est ça qui est le plus intéressant.

Après j’en ai parlé précédemment mais, chez Poma, nous avons fait de très très belles choses, et 43 ans après, ce sont toujours des souvenirs exceptionnels. Je ressens aussi une certaine fierté car au-delà de la chance (que l’on provoque évidemment), c’est d’avoir fait quelque chose dans ma vie.

Jean SOUCHAL – session de bricolage

Avez-vous des regrets aujourd’hui ?

Oui, des regrets, il y en a forcément. Pour moi, ce sont les accidents. Ce sont des moments où il a plusieurs façons de réagir et où on se dit : « j’arrête tout, ce n’est pas pour moi » ou « il faut rebondir parce que justement, c’est l’analyse de ce qui s’est passé qui permet de voir où on aurait pu faire autrement ». Les regrets c’est d’avoir été obligé de mettre un genou à terre.

Et puis j’ai peut-être d’autres regrets : avoir eu des trajectoires avec des gens avec qui on a travaillé, avec qui on a passé du temps, et desquels ont est obligé de se séparer. Cela est dur sur le plan humain parce que par nature, j’accorde ma confiance systématiquement. C’est difficile de se rendre compte que cela ne marche pas toujours.

Comment voyez-vous la montagne de demain ?

Je la vois plus comme un lieu de vie, un lieu partage de valeurs et d’actions. J’ai parlé de ce monde agricole que j’affectionne particulièrement. Nous sommes en train de faire de très belles choses en conciliant aujourd’hui l’usage de retenues colinaires pour les stations et les agriculteurs… Je vois une montagne qui sera beaucoup plus partagée, source de plaisir et de ressourcement pour des tas de gens y compris les gens qui vivent sur place. En France, je pense que nous avons cette chance d’être un peu en avance sur d’autres endroits du monde qui sont encore là où nous étions dans les années 1980 à développer pour développer. La montagne, je la vois comme un lieu de vie. Et avec des tas de gens qui vont la respecter et la (re)découvrir.