Entretien exclusif avec Aurélien Ducroz, juste avant son départ pour la Transat Jacques-Vabre. Double Champion du Monde de ski Freeride et Navigateur «Course au large», il partage sa vie entre la montagne et les océans, et nous transmet sa vision du changement climatique.

Le changement climatique est indiscutable, et on assiste aujourd’hui à de nouveaux phénomènes naturels. Convaincu que les sportifs peuvent jouer un rôle actif dans l’action climatique, I Love Ski souhaite donner la parole à tous ceux qui vivent la montagne au quotidien.

Geert Hendriks, directeur de Sport and Sustainability International, une entité à but non lucratif basée en Suisse, le faisait remarquer à l’occasion du dernier sommet sur le climat : “les innombrables passionnés de sport du monde entier pourraient jouer un rôle moteur dans la lutte contre le réchauffement de la planète”.

Aurélien Ducroz, skieur professionnel depuis 2004, et double champion du Monde en 2009 et 2011, est une référence dans le ski freeride mondial. Avec 16 podiums lors des Freeride World Cups, il a dévalé les pentes d’innombrables montagnes du monde. Né à Chamonix, de père Guide de haute montagne, et de mère monitrice de ski, Aurélien a évolué tout au long de sa vie dans un environnement de montagne. Il témoigne aujourd’hui sur l’évolution du climat et nous confie ses inquiétudes face aux bouleversements que subissent ses terrains de jeu favoris.

I LOVE SKI – Vous êtes un sportif reconnu, et vos terrains de jeu sont la montagne et l’océan. Quelles sont vos motivations aujourd’hui ?

 Aurélien Ducroz : C’est la beauté des environnements dans lesquels j’évolue : la montagne, que ce soit à Chamonix (dont je suis originaire) ou partout dans le monde, et l’océan durant l’eté. Ces sont deux milieux d’une extrême liberté qui me motivent, et je veux continuer de les explorer et y passer le plus de temps possible. Je recherche avant tout le rapport à l’élément.

I LOVE SKI – Depuis le début de votre carrière (en 2004), voyez-vous (et subissez-vous) des changements dans vos terrains de jeu, de pratique ?

 Aurélien Ducroz : J’ai eu la chance de naitre à Chamonix et depuis de nombreuses années, je constate un vrai dérèglement climatique, avec des chutes de neige plus tardives, des températures chaudes plus fréquentes, des écarts de températures permanents…

Un sentiment général d’un climat qui se dérègle. On peut parfois avoir des gelées à 600mètres d’altitude, et atteindre les 20 degrés en février. Cet été par exemple, nous avons eu des températures positives au sommet du Mont Blanc. Ce sont des phénomènes qui n’existaient pas quand j’étais jeune, et je n’ai que 36 ans.

Certains itinéraires à ski ne passent plus, comme Le Pas de Chèvre, depuis les Grands Montets jusqu’à Chamonix. Le terrain évolue, et la pratique de la montagne devient complexe. Il y a un vrai dérèglement dans le climat, c’est très perturbant.

Malheureusement, nous sommes passifs face au phénomène, et nous ne pouvons que nous adapter à ces nouvelles conditions. Évoluer en haute montagne a toujours été de l’adaptation, et une remise en question permanente. Mais parfois on se sent un peu perdu, avec ces sauts de températures, on perd un peu le fil et on n’arrive plus à comprendre. D’habitude on suivait le manteau neigeux tout au long de l’hiver. Maintenant des phénomènes viennent bouleverser nos connaissances : il y a beaucoup plus de vent qu’avant, par exemple.

En mer, je le constate aussi. Je pars pour la Transat Jacques-Vabre dans quelques jours. On observe des phénomènes qui n’arrivaient pas avant. Plus les eaux vont se réchauffer, et plus les ouragans seront violents. L’Atlantique nord se réchauffe fortement, et les réserves d’eau douce (pôle nord et le pôle sud) deviennent vulnérables.

I LOVE SKI – Comment voyez vous l’avenir du ski ?

 Aurélien Ducroz : Face au changement climatique, les canons à neige sont une bonne solution économique mais peut-être pas écologique. On ne peut pas critiquer une station qui veut survivre, c’est de l’emploi et un territoire qui en dépendent.

L’avenir du ski n’est pas simple. Que faire ? Faut-il se battre pour continuer à développer le ski ? Dans d’autres zones en altitude ? Je ne veux surtout pas être alarmiste mais je suis inquiet pour les stations de moyenne altitude. L’économie du ski en dessous de 1500 m va devenir très difficile.

Je suis sur le terrain tous les jours. On nous annonce que d’ici 80 ans il n’y aura plus de glaciers dans les Alpes, et cela va générer un gros problème de ressource en eau.

Je skiais justement ce matin sur le glacier de Saas fee. Cela va devenir surréaliste de pouvoir skier en plein été. Ce sont des enjeux qui sont tellement énormes que l’on n’arrive pas à les réaliser. J’aimerai bien que nos enfants voient les glaciers, et surtout qu’ils profitent de leur rôle d’alimentation en eau des rivières et des fleuves.

 I LOVE SKI – Pensez-vous que les athlètes comme vous peuvent être de bons « porte-paroles » pour notre planète ?

 Aurélien Ducroz : Bien sûr. Nous devons sensibiliser au maximum sur la préservation de l’eau, la manière de la consommer, et l’utiliser. J’ai l’impression que l’on est « petits » dans l’histoire et ce que l’on fait ne sert pas à grand chose. Les efforts doivent être faits plus haut, au niveau législatif. Ce n’est pas en fermant le robinet d’eau pour se laver les dents que l’on va sauver la planète !

Les gens sont éduqués. Il va falloir des vraies décisions nationales et internationales car il ne se passe globalement rien.

En tant que « petit skieur de haut niveau et marin », je travaille beaucoup avec Water Family et l’association du Flocon à la Vague. Je n’arrêterai pas ce travail de sensibilisation, car on se doit de former les jeunes.

Mais quand on écoute le discours de nos politiques, c’est décourageant. Etre écologique, rouler en voiture électrique et manger bio, ça coute cher. Peu de monde peut se le permettre. On nous envoie constamment des messages écologiques, mais nous n’avons pas de véritable politique écologique en France. Et encore une fois, ce problème est mondial : il n’y a aucune entente.

Les enjeux sont colossaux. La carte postale d’aujourd’hui ne fait par rêver. Mais j’ai envie de croire en l’intelligence humaine. Nous ne pouvons pas revenir en arrière, et revenir à une société d’antan.

J’espère que l’intelligence humaine et la technologie vont nous aider à trouver des solutions.

 I LOVE SKI – Que diriez-vous aux jeunes générations qui vous regardent comme un modèle ?

Aurélien Ducroz : Il faut aller voir la nature pour la comprendre, et aller voir son changement. Il faut vivre les choses, se faire sa propre opinion et se confronter à la réalité. Les messages transmis à l’école sont des messages de civisme et des micro-solutions que nous devons continuer de transmettre aux enfants.

Nous avons par exemple un escalier à Chamonix qui descend jusqu’à la mer de glace. Aujourd’hui il y a 500 marches d’escaliers. Entre 2010 et 2019, ce sont 50 marches qui ont été ajoutées. Il faut sortir, se rendre compte de l’importance de la nature.

Les hommes politiques sont souvent déconnectés du terrain, c’est peut-être l’une des raisons qui fait qu’ils ont du mal à prendre conscience du phénomène. Il faut le voir et le vivre pour le comprendre.

Je passe 150 jours par hiver sur la neige, et en mer c’est exactement la même chose. Il y a de vrais enjeux. Nous devons prendre conscience de notre impact, et appréhender un changement de modèle. Cela passera par un gros changement de nos modes de vie, et du mien aussi ! Je voyage beaucoup (en avion), je ne suis pas parfait mais je suis prêt à relever le défi.

Aurélien Ducroz est parti le 27 octobre dernier, avec Louis Duc pour sa troisième Transat Jacques-Vabre, entre Le Havre et le Brésil.